Trump et l’ICE contre l’ennemi de l’intérieur

PAR GRÉGORY BEKHTARI

L’United States Immigration and Customs Enforcement (ICE), véritable police de l’immigration sous les ordres de Trump est un de ses outils pour faire taire ses oppositions malheureusement divisées.

« On n’arrêtera pas Trump en passant seulement par les tribunaux ou par les élections »

Ce diagnostic, énoncé par Stacy Davis Gates, présidente du Chicago Teachers’ Union, le principal syndicat enseignant de la troisième ville du pays – l’une des cibles prioritaires des raids d’ICE – est actuellement partagé au-delà des rangs de la gauche syndicale et politique étasunienne. Le chef du pouvoir exécutif est, en effet, en train de paver la voie à un régime autoritaire d’une façon totalement décomplexée, à l’image de Viktor Orban, le dirigeant autocratique hongrois qui lui sert d’allié et de modèle depuis sa réélection.

La similarité dans les méthodes employées est frappante: soumettre et, si besoin, intimider le pouvoir législatif, y compris les élu-es de son propre camp; attaquer et mettre au pas les universités en les dénonçant comme des foyers de désordre et de subversion des institutions établies; domestiquer autant que possible les grands médias critiques en les menaçant d’une guerre judiciaire longue et coûteuse; s’allier avec les magnats des nouvelles technologies afin de favoriser l’instauration d’une véritable kleptocratie; instrumentaliser des figures de l’ennemi de l’intérieur (personnes transgenres, « wokistes », antifascistes ravalé-es au rang de terroristes) dans le but de légitimer les atteintes aux libertés démocratiques individuelles et collectives.

Chasse à l’étranger

Trump innove cependant dans la manière dont il reprend l’obsession sécuritaire, xénophobe et raciste d’Orban autour des frontières et de la présence d’immigré-es sur le sol étatsunien. En effet, l’extrême brutalité de ce qu’il faut bien appeler une milice, dont les membres se livrent à des opérations habillés en civil et masqués, est réqulièrement filmée pour être ensuite diffusée sur les réseaux sociaux officiels du gouvernement. Il s’agit de nourrir en continu la cruauté de la partie la plus extrémiste de la base électorale MAGA (le courant de soutien du président, décrit à partir du slogan « Make America Great Again »), mais également de pousser l’antagonisme le plus loin possible avec les segments de la population qui s’organisent pour résister à leur corps défendant à ces assauts. ICE capture des gens sur leurs lieux de travail, dans les rues, les parkings de magasins ou les tribunaux sur la base du contrôle au faciès et aurait expulsé jusqu’à 200 000 personnes, alors que presque 60 000 se trouvent actuellement en centre de détention. Selon des ONG, ICE a déjà arrêté 170 citoyen·nes américain·es (dont une minorité d’enfants). Une vinqtaine parmi elles et eux sont resté·es en détention plus d’une journée. De plus, 130 personnes, dont une dizaine d’élu·es, ont été arrêté·es dans le cadre de protestations. À Chicago, Washington D.C. ou Portland, notamment, Trump a usé de la stratégie de la tension avec les autorités étatiques et locales, en ayant recours à la Garde nationale pour soutenir ICE, sous prétexte de la présence d’une prétendue menace terroriste dénommée « antifa » au sein des soutiens des immigré·es ciblé·es. Son objectif est de construire un récit de risque de guerre civile qui lui donne le rôle de gardien de l’ordre et de justifier le monopole de l’État fédéral sur la répression et les mesures de sécurité.

Les organisations syndicales sont en première ligne dans les campagnes de solidarité avec les travailleur·es immigré·es, notamment pour prévenir les raids d’ICE sur les lieux de travail. Elles font pression sur les entreprises pour qu’elles s’engagent officiellement à refuser de collaborer avec cette force de police, montent des opérations de sensibilisation aux droits des étranger·es, coopèrent avec les associations en faveur des droits humains et des États (Californie) et des villes (Chicago) dites sanctuaires, où de nombreux dispositifs sont mis en place pour faire obstruction aux activités d’ICE.

Une opposition divisée

Mais ces organisations sont affaiblies et divisées. En effet, Trump a décapité le National Labor Relations Board (NLRB), l’agence fédérale chargée de faire respecter le droit du travail à laquelle les syndicats avaient l’habitude de faire appel pour arbitrer des conflits avec des dirigeant·es d’entreprise. Il a réussi à obtenir un soutien

implicite de la part de Sean O’Brien, le président du puissant syndicat des Teamsters (1,3 million d’adhérent·es), implanté dans les métiers de l’industrie et les emplois de cadres. Les autres gros syndicats sont donc en ce moment sur la défensive, comme le font remarquer Jackson Potter et Alex Caputo-Pearl, des cadres du syndicalisme enseignant de Chicago et Los Angeles, dans un article récent sur les problèmes de stratégie du mouvement ouvrier face au trumpisme. Alors qu’un·e salarié·e sur neuf seulement est syndiqué·e aujourd’hui aux États-unis, ces derniers proposent le déploiement d’un large front démocratique, construit autour de coalitions entre syndicats et mouvement social comme « May Day Strong », qui reprendrait des méthodes du mouvement anti-Trump No Kings – dont la dernière manifestation a réuni environ 7 millions de personnes le 18 octobre dernier – mais en élargissant et en transformant la manifestation du 1er mai en point culminant de mobilisation par le croisement entre des revendications économiques et démocratiques. Ils plaident également pour multiplier les boycotts d’entreprises proches du gouvernement et les dépôts de congé massifs le même jour, procédé qui avait fait preuve de son efficacité lors du mouvement victorieux des travailleur·es immigré·es de 2006.

Éric Blanc, spécialiste du mouvement ouvrier qui enseigne à l’université Rutgers et militant des Democratic Socialists of America (DSA), les rejoint en suggérant de faire du 1er mai 2026 une date de contestation massive contre les politiques de Trump. En attendant, on pourrait selon lui s’inspirer des « vendredis pour le climat » et créer des « vendredis pour la liberté » pendant lesquels la jeunesse scolarisée sortirait dans la rue et servirait de point d’accroche pour que d’autres acteur·ices, dont les syndicats, la rejoignent à leur rythme.

Le président connaît certes des désaveux de la part de la justice, qui a réaffirmé le droit équivalent des étranger·es à celui des citoyen·nes à la liberté d’expression, après des arrestations et expulsions symboliques d’étudiant·es étranger·es pour avoir dénoncé le génocide à Gaza. Elle vient aussi de lui ordonner d’assurer le financement du Supplemental Nutrition Assistance Program (SNAP), le programme d’allocations pour achat de nourriture qui s’élève à 8 milliards par mois et touche 42 millions de personnes démunies, que Trump voulait annuler sous prétexte de l’absence de vote du budget (shutdown) depuis plus d’un mois. Et la victoire de Zohran Mamdani, le candidat de DSA sous étiquette Démocrate à la mairie de New York, qui a soulevé un espoir majoritaire en promettant de rendre le coût de la vie abordable dans cette ville, est également pour lui un grave revers. Mais la gauche politique en pleine reconstruction – plus de 90 000 volontaires ont fait campagne pour Mamdani – aura, et elle le sait, besoin d’un mouvement social et syndical beaucoup plus puissant pour faire plier Trump et ses allié·es du camp MAGA à l’avenir. ■