Dette – de l’importance de son usage et non de son montant

Le montant de la dette est régulièrement avancé comme un épouvantail, destiné à terrifier les Français·es et à leur imposer un choix de raison : l’austérité.

La dette publique, c’est l’ensemble des emprunts contractés au fil des ans par l’État, les collectivités territoriales et les administrations de sécurité sociale pour boucler le budget annuel du pays, lorsque leurs dépenses sont supérieures à leurs recettes. Selon l’Insee, à la fin du deuxième trimestre 2025, la dette publique française s’élevait à 3 416,3 milliards d’euros. Au-delà de son montant, on mesure souvent le niveau de la dette en la comparant aux richesses d’un pays. Mesurée ainsi, la dette de la France représente, en 2025, 115,6 % de son PIB. Si le montant de la dette est incontestablement important et le ratio dette/PIB élevé, de tels chiffres ne sont pourtant pas en eux-mêmes alarmants et font souvent l’objet d’instrumentalisations visant à faire accepter d’importantes coupes budgétaires.

Une comparaison fallacieuse

Ces argumentaires s’appuient souvent sur la comparaison entre le budget d’un État et celui d’un ménage ou d’une entreprise. Cette approche, d’un apparent bon sens, vise à convaincre qu’un État creusant sa dette serait mauvais gestionnaire ou vivrait au-dessus de ses moyens. Le remède serait alors de se serrer la ceinture en effectuant une cure d’austérité afin d’assainir les finances publiques. Cette comparaison est fallacieuse pour plusieurs raisons.

D’une part, le ratio dette/PIB est un indicateur discutable. Un tel calcul revient à comparer un stock (la dette) à un flux (le revenu national), ce qu’on ne fait jamais pour les ménages ou pour les entreprises : on ne compare jamais le montant total d’un crédit au revenu annuel ou mensuel d’un ménage ou d’une entreprise. Sinon tout crédit paraîtrait insoutenable. Les banques elles-mêmes ne le font pas puisqu’elles comparent les revenus et les mensualités des crédits.

D’autre part, un État n’a pas la même temporalité qu’un ménage ou une entreprise (pas de départ à la retraite, pas de décès…) et il ne peut pas faire faillite. Il peut ainsi faire défaut (c’est-à-dire cesser de payer ses obligations) sans recevoir la visite d’un huissier. S’il arrive régulièrement qu’un pays fasse défaut sur une partie de sa dette, les États se contentent, le plus souvent, de faire « rouler » leur dette : ils empruntent pour rembourser les crédits arrivés à échéance. En réalité, un État ne rembourse jamais le montant de la dette et personne ne demande à la France de rembourser les plus de 3 000 milliards d’euros de dette.

La dette française reste attractive

Ainsi, le ratio dette/PIB est une mesure peu pertinente. Cet indicateur agit néanmoins comme un signal auprès des créanciers qui peuvent nourrir de la défiance à l’égard d’un État trop endetté et augmenter les taux d’intérêts. Le poids de la charge de la dette, c’est-à-dire des intérêts dus, est donc un indicateur beaucoup plus approprié pour comprendre l’impact que peut avoir la dette sur les budgets et les finances publiques, car il informe sur les montants effectivement payés par l’État.

Selon la Banque de France, la charge de la dette publique devrait s’élever à 52 milliards d’euros en 2025 soit environ 9 % du budget de l’État. Cette charge a doublé en volume depuis 2020 et pourrait augmenter dans les années à venir en raison d’une hausse des taux d’intérêt. En octobre 2025, le taux des obligations françaises à 10 ans s’établit autour de 3,3 % alors qu’il était inférieur à 1 % voire négatif (en raison de l’inflation) entre 2019 et 2021. Cette situation est en réalité loin d’être dramatique et la comparaison récurrente avec la dette grecque en 2010 n’a aucun sens, puisque les taux d’intérêts de la Grèce avaient atteint 37 % lorsque la BCE est intervenue. Au demeurant, la dette française reste attractive et les investisseurs ne s’en sont pas détournés. Soulignons néanmoins que la cause de l’augmentation des taux est, selon les banquiers fédéraux allemands, l’instabilité politique de la France, dont une des explications se trouve dans les profonds désaccords sur les budgets austéritaires.

Le choix de l’assèchement des recettes

En outre, contrairement à un ménage ou à une entreprise, un État fixe en partie le montant de ses recettes en déterminant le taux et l’assiette de l’impôt. C’est d’ailleurs sans doute là que le bât blesse, car si la dette française s’accroît, ce n’est pas du fait de choix budgétaires dispendieux : d’après l’Insee, les dépenses publiques représentaient 57,7 % du PIB en 2017, cette proportion serait aujourd’hui de 57,1 %. En revanche, sur la même période, les prélèvements obligatoires sont passés de 54,3 % du PIB à 51,3 %. En mars 2025, un rapport d’Attac, de l’Observatoire de la justice fiscale et du Comité pour l’abolition des dettes illégitimes (CADTM) a évalué à 308,6 milliards d’euros le manque à gagner pour les finances publiques entre 2018 et 2023 (dont 207 milliards de cadeaux fiscaux aux entreprises et ménages aisés). Il s’agit ici du quart de la hausse de la dette sur la période. Et cela sans compter les montants soustraits à l’impôt par l’évasion fiscale. En 2018, Solidaires Finances publiques estimait que les montants échappés à l’impôt s’établissaient aux alentours de 80 milliards d’euros chaque année. Pourtant les politiques mises en œuvre pour récupérer ces sommes sont quasi inexistantes.

Enfin, les dépenses d’un État conditionnent en partie ses recettes. D’abord, les dépenses publiques de l’État contribuent à augmenter la demande (versement de prestations sociales, hausse des salaires des fonctionnaires, investissements, etc.) qui conduit les choix de production et d’emploi des entreprises. Ensuite, les dépenses publiques agissent aussi sur l’offre, puisque les dépenses d’éducation et de santé augmentent la productivité des travailleur·euses, les dépenses de recherche et développement contribuent à l’innovation, l’amélioration d’infrastructures permet de fortifier l’activité sur l’ensemble des secteurs. En agissant sur la demande et sur l’offre, les dépenses publiques agissent ainsi sur le niveau de l’activité économique et donc sur les recettes à venir de l’État : une hausse de l’activité permet une hausse du PIB et donc des recettes fiscales, qui permettront de réduire le recours à l’endettement (ou d’augmenter les capacités de réemprunt). Mécaniquement, une réduction des dépenses au nom de l’austérité a pour effet de ralentir l’activité économique et donc les recettes fiscales.

La métaphore sanitaire de la cure ou de l’assainissement des finances apparaît dès lors comme une usurpation car l’austérité est en fait comparable au mauvais remède d’un médecin aggravant la maladie… ce qu’on observe depuis plusieurs années.

Ainsi, plutôt que de s’alarmer sur les montants de la dette, il faut surtout s’interroger sur ce qu’elle permet de financer. Si l’accroissement de la dette est dû à des dépenses d’investissement, l’augmentation de l’activité économique engendrera des recettes pour l’État. Mais si, comme c’est le cas actuellement, le creusement de la dette vient de cadeaux fiscaux aux plus riches et aux grandes entreprises, effectués par un État qui organise sa propre incapacité à prélever l’impôt, la dette est non seulement inutile mais promet de s’aggraver. ■

NOLWENN NEVEU