Mobilisé·es pour la justice sociale, fiscale et écologique

PAR LAURENT CADREILS, MARIE HAYE, ARNAUD MALAISÉ, ÉMILIE MOREAU

À la rentrée, le mouvement social a fait irruption avec de fortes mobilisations portant les exigences de justice sociale, fiscale et écologique. Le bloc central macroniste, affaibli par la crise politique et démocratique, s’obstine pourtant à poursuivre une politique de guerre sociale dans le budget tandis que la menace de l’extrême droite grandit.

Le syndicalisme de transformation sociale a un rôle majeur à jouer pour faire émerger, avec le reste du mouvement social, des alternatives de rupture.

Une sorte de « capital » de rapport de force en faveur du mouvement social s’est constitué au fil de l’été, à mesure que Bayrou continuait de préparer l’opinion à de prétendus « sacrifices nécessaires » à la réduction d’un déficit creusé en grande partie par la politique de l’offre – façon toute pudique de nommer cette politique, menée sans relâche depuis 2017, d’assèchement des recettes publiques au profit des ultra-riches et des multinationales – et de dévoiler les premiers éléments de son projet de budget. La colère est montée dans la population avec une séquence sociale ouverte par la pétition . Elle prolongeait la poussée pétitionnaire après le record de signatures contre la loi Duplomb, suivie par la dynamique citoyenne du 10 septembre, soutenue très majoritairement par la population et dans laquelle notre syndicalisme s’est impliqué.

Une rentrée de luttes

Les diverses campagnes et mobilisations de l’ensemble du mouvement social ces dernières années n’ont pas été pour rien dans cette prise de conscience et la réorientation du mot d’ordre initial du 10 septembre vers des revendications de justice sociale et fiscale. L’appel sur les réseaux sociaux s’est concrétisé par un nombre important de manifestant-es, une forte présence de la jeunesse et un foisonnement d’actions dynamiques, malgré une forte répression. La réussite du 10 septembre a permis de maintenir au premier plan les questions sociales dans une séquence éminemment politique, du vote de confiance et de la chute du gouvernement Bayrou jusqu’à la nomination expresse au poste de Premier ministre d’un des derniers fidèles du pouvoir.

Posé comme une perspective incontournable après cette première journée de mobilisation, le 18 septembre proposé par l’intersyndicale interpro s’est révélé massif, à la hauteur de certaines dates de la mobilisation contre la réforme des retraites en 2023, avec un ancrage partout sur le territoire, y compris dans les villes moyennes, et une présence confirmée de la jeunesse. Une réussite d’autant plus remarquable alors que Lecornu n’avait pas encore nommé son premier gouvernement ni posé de projet précis de budget sur la table.

Cette dynamique syndicale s’est poursuivie par l’ultimatum de l’intersyndicale au Premier ministre sur une plateforme de revendications exigeantes débouchant sur une nouvelle journée, le 2 octobre, en reflux (mais pas tant que cela), dans un contexte où Lecornu scénarisait la nomination tardive de son premier gouvernement dans des consultations censées incarner une forme de « rupture ». Ces mobilisations cumulées n’ont pas permis de faire bouger les partisan·nes du néolibéralisme. En miroir, le pouvoir n’a jamais été aussi fragilisé et doit sa survie aux compromis(sions) des tenants de la stabilité politique à tout prix.

Une crise politique qui polarise

Ce Premier ministre très faible, démissionnaire mais aussitôt renommé, illustre l’obstination du pouvoir à maintenir coûte que coûte la politique de l’offre, espérant ainsi empêcher la fracturation d’un capitalisme en crise qui refuse la moindre concession. En témoigne un Medef capable d’envisager un meeting national mioctobre pour exiger la poursuite de cette politique et son refus total de toute réorientation fiscale. Tandis que d’autres, au nom de la « stabilité » ou de la « responsabilité », veulent à tout prix adopter un budget avant la fin de l’année, qu’importe son contenu profond. Tout ceci conduit à la mise en scène d’un prétendu changement d’orientation et d’une recherche de compromis. Une forme d’écran de fumée. Les premières discussions parlementaires sur le volet recettes du projet de loi de finances (PLF) n’envisagent aucune réelle mesure de justice fiscale et celles sur le volet dépenses confirment le « musée des horreurs », même si certaines ont changé de place ou de masque.

Néanmoins, les reculs apparents de Lecornu sur des éléments saillants du budget Bayrou, le non-recours au 49.3 et la « suspension » de la réforme des retraites en compliquent la lisibilité à grande échelle. Exit la suppression des deux jours fériés, la réforme de l’assurance chômage, le gel des pensions et des prestations sociales… L’année blanche semble ne concerner désormais que les fonctionnaires. La suspension en forme de décalage de l’emblématique réforme des retraites, sorte de sparadrap du capitaine Haddock pour le néolibéralisme, a, quant à elle, précipité la fracturation de la gauche politique et anesthésié l’intersyndicale à huit qui désormais peine à s’exprimer ensemble et encore plus à se projeter sur des perspectives de mobilisations. Tout cela paralyse également toute possibilité de mobilisation intersyndicale dans la fonction publique contre le budget, malgré la présence d’une batterie de mesures scélérates, même s’il n’y a pas de mesure provocatrice susceptible d’enflammer facilement, à l’instar des trois jours de carence. Cela ne permet pas de rendre intelligibles et de mettre en regard des alternatives à crédibiliser.

Une extrême droite en embuscade

Après l’explosion du bloc alliant les restes de la macronie et de la droite, ayant besoin de garanties fortes et de stabilité, la bourgeoisie organise la normalisation de l’extrême droite. Elle considère que son programme raciste n’est pas un problème pour les affaires, privilégiant la stabilité politique et économique pour la poursuite des profits. D’où, par exemple, l’opération séduction de Bardella avec le patronat ou l’Italie de Meloni présentée régulièrement comme un exemple. L’apparent manque de cohérence du RN dans ses votes lors du débat budgétaire à l’Assemblée est en fait de la démagogie. Il vote très peu de mesures profitant aux classes populaires mais énormément de dispositions favorables à la bourgeoisie et au patronat.

Le programme économique du RN a beau être foncièrement antisocial et raciste, les dernières enquêtes d’opinion – tel le rapport Fractures françaises Cevipof-Ipsos – confirment hélas un certain succès de sa stratégie de normalisation.

Quelles ripostes syndicales ?

La traduction politique d’alternatives sociales et écologiques se complique suite à l’implosion de l’ex Front populaire sur la «suspension» de la réforme des retraites et les ambitions présidentielles. Cela impacte la capacité de mobilisation des salarié·es qui peuvent partager globalement l’analyse syndicale sur la nécessité de se mobiliser et l’existence d’autres possibles, mais éprouver des difficultés à en percevoir leur concrétisation éventuelle. Pour éviter une forme d’atonie du monde du travail, il s’agit d’explorer les modalités d’une campagne volontariste en faveur de mesures constituant des ruptures sociales, fiscales et écologiques, sans en oublier l’aspect démocratique. Cette campagne pourrait notamment prendre appui sur la plateforme de l’intersyndicale à huit qui contient une série de marqueurs de justice sociale et fiscale. Cela pourrait déboucher sur une campagne concrète de terrain permettant d’infuser partout dans le monde du travail une série d’exigences en guise de programme minimum pour les salarié·es, une sorte de programme de rupture à imposer pour la suite. Une campagne s’inspirant de celle de la FSU sur la dette et le budget. Une campagne contribuant à imposer les urgences sociales et écologiques dans le débat public, à l’image du mouvement féministe sur la culture du viol. Une campagne indispensable pour endiguer la progression de l’extrême droite, dans la diffusion de ses idées racistes et dans sa progression électorale. Une campagne démontrant qu’elle est l’ennemi principal du monde du travail, en s’appuyant notamment sur son soutien éclatant au patronat dans les débats budgétaires. Une campagne qui pourait revêtir une certaine souplesse dans les cadres, oscillant entre des prises de position de l’intersyndicale à huit, une possible campagne menée à cinq comme en juin 2024 ou à trois comme pour la grève du 2 décembre.

Articuler au mieux ces différents cadres en liant la question démocratique avec la question sociale permettrait d’éviter une forme de désespérance.

Notre syndicalisme se doit à la fois de porter l’unité la plus large mais d’assumer aussi la nécessité de faire émerger une alternative sociale et écologique pour lutter résolument contre le libéralisme et l’extrême droite. ■