Entretien avec Romaric Godin – « Une crise du capitalisme qui apparait comme une force destructrice et non de progrès »

* Romaric Godin est journaliste à Mediapart, où il couvre notamment les sujets de macroéconomie en particulier française. Il codirige la collection Économie politique aux éditions La Découverte. Il est l’auteur notamment de La monnaie pourra-t-elle changer le monde ? Vers une économie écologique et solidaire1 et de La guerre sociale en France – Aux sources économiques de la démocratie autoritaire2.

On évoque régulièrement une diminution de la croissance, qu’en est-il ?

Depuis 50 ans, le taux de croissance annuel a été divisé par deux à l’échelle mondiale, passant de 6 % à 3 %. Cette baisse tendancielle, encore plus forte dans les pays de l’OCDE, s’est accélérée après la crise de 2008, puis encore davantage après la crise sanitaire. Aucun pays dans les très grandes économies développées n’a retrouvé les taux de croissance d’avant 2008. La richesse capitaliste produite chaque année croît ainsi moins vite qu’auparavant, entravant la dynamique de l’accumulation du capital. Cette fragilisation du système entraîne un double problème de répartition. D’abord celle du taux de profit entre les différents secteurs économiques où certains s’en sortent mieux que d’autres. D’autre part, la plus faible richesse à répartir entre le taux de profit et la rémunération du travail engendre un conflit exacerbé de répartition entre le capital et le travail.

Le ralentissement de la croissance provoque aussi une insécurité générale du système. Les investissements étant moins importants, la croissance future sera plus faible. Tout cela s’auto-entretient.

Quelles en sont les conséquences ?

La croissance française de 0,8 % prévue pour 2025 est évidemment insuffisante pour pouvoir assurer à la fois le renouvellement du capital existant et surtout la redistribution entre les différents secteurs comme celle entre le capital et le travail.

Cette crise structurelle détermine, très largement, les choix économiques et politiques passés, présents et futurs. Des luttes internes au capital et de répartition entre le capital et le travail se mettent en place pour répondre à ce ralentissement de la croissance. Celui-ci s’explique également par l’évolution des gains de productivité, soit la capacité à produire plus de richesses avec moins de travail. Avec des gains de productivité extrêmement faibles, il y a moins de marge de répartition entre capital et travail. On ne peut augmenter à la fois les profits et les salaires.

Comment cela se traduit-il dans le budget ?

C’est comme un piège qui se referme. Pendant des années, les néolibéraux ont expliqué qu’il fallait mettre en place des réformes du marché du travail pour obtenir une accélération de la croissance et des gains de productivité. Une promesse faite dès les années 1980 et reprise par Macron en 2017.

Or l’inverse s’est produit. Plus ces réformes ont été mises en place, plus la croissance ralentissait, entraînant également des ressources budgétaires plus faibles. Dans le même temps, les dépenses budgétaires sont plus élevées du fait du recours accru aux aides sociales pour faire face aux inégalités et à la pauvreté engendrées, mais également suite aux aides massives de l’État envers les entreprises.

Une partie du capital vit ainsi à crédit, dépendant de ces aides pour maintenir à flot son taux de profit. Avec le crédit impôt compétitivité sous Hollande, la baisse des cotisations sociales sous Macron, le Covid, etc., le coût du capital, c’est-à-dire ce qu’il demande à l’État pour pouvoir fonctionner, augmente. Il est passé de 150 milliards avant le Covid à 210 milliards actuellement.

Ces aides sont qualifiées de cautère sur une jambe de bois par le Sénat, pourquoi ?

Elles ne règlent en rien le problème structurel de la croissance. Elles sont uniquement réparatrices pour le capital, lui permettant de continuer à fonctionner, à rémunérer un certain nombre de profits et à maintenir des emplois.

Le retour sur investissement de ces aides publiques finit par devenir négatif. Elles coûtent très cher et rapportent très peu de recettes fiscales puisque la croissance ralentit. Les recettes sont ainsi sous pression et insuffisantes pour couvrir la charge budgétaire représentée aujourd’hui par le capital.

Cette politique néolibérale de soutien aveugle au capital aggrave le problème du déficit. L’équilibre budgétaire est ainsi impossible à réaliser : les aides au capital coûtent cher, mais les supprimer pourrait avoir des conséquences sociales qui font peur.

Le pouvoir se trouve ainsi piégé et « contraint » de couper encore plus dans les dépenses sociales pour maintenir à flot ces aides au capital. Or, ces coupes affaiblissent la croissance déjà en berne et diminuent donc les recettes. C’est un cercle vicieux infernal.

Tout cela devrait obliger à repenser intégralement le modèle productif français et à se demander comment ce système capitaliste serait capable aujourd’hui de produire les richesses attendues sans engendrer de destruction sociale, environnementale et économique. On en est actuellement très loin. On est plutôt dans une maison de fous où on continue à faire toujours la même chose en espérant un résultat différent.

Un compromis pourrait-il néanmoins être trouvé entre les intérêts divergents du capital et ceux de la population ?

Maintenir aujourd’hui le niveau d’aide publique au capital sans couper dans les dépenses sociales reviendrait à maintenir le déficit, ce qui ouvrirait un nouveau front vis-à-vis d’une autre partie du capital, le capital financier, qui lui demande des garanties de ses investissements. De façon très schématique, on assiste à un jeu à trois avec une partie du capital dépendant très fortement de l’aide publique – l’industrie et les services marchands notamment –, une autre partie du capital moins dépendante de cette aide et exigeant une réduction

du déficit à tout prix – la finance notamment -, et la majorité de la population qui a besoin de services publics et de prestations sociales. On voit bien que les intérêts de ces trois là sont contradictoires.

Le pouvoir propose aujourd’hui de réaliser la fusion des intérêts des deux parties du capital en maintenant les aides publiques et en réduisant le déficit sur le dos des services publics et des prestations sociales. Aujourd’hui, l’intérêt de la population passe en dernier dans ce jeu à trois.

Imposer un changement de cap politique mettant à l’ordre du jour justice sociale, fiscale et écologique nécessite donc un degré d’affrontement important avec le capital…

Ne pas jouer la confrontation revient à accepter la loi du capital. Jouer la confrontation nécessite d’engager une sorte de bras de fer très dur avec lui car il est lui aussi en tension. Si demain, on décidait de renverser ces politiques, le niveau de conflictualité « potentiel » serait énorme comme le montrent les réactions face à la taxe Zucman, pourtant mesurée et loin d’être insensée. Le ralentissement structurel de la croissance rend la possibilité de concessions beaucoup plus difficile qu’avant pour le capital.

En cas d’échec du mouvement social, quel rôle pourrait jouer l’extrême droite ?

L’extrême droite joue un rôle très clair de garantie d’assurance-vie au capital. Elle acte que le gâteau des richesses n’augmente plus, ou très faiblement, empêchant de le partager comme avant, mais au lieu de placer cette question de répartition entre le capital et le travail, elle la place à l’intérieur du monde du travail sur des critères ethniques, religieux ou culturels, selon les pays. Une partie de la population prendrait une trop grosse part du gâteau et devrait donc en recevoir moins, ce qui permettrait au reste de la population d’en obtenir davantage. L’extrême droite entend bien mener une politique d’austérité, une politique d’union du capital contre les services publics et les prestations sociales, en la faisant financer par les gens qui n’ont pas « la bonne couleur de peau ou la bonne origine ». Le problème de répartition des richesses serait ainsi déplacé à l’intérieur du camp du travail sur des critères non économiques. C’est à la fois insoutenable sur le plan moral et infaisable, mais c’est aussi un leurre de vouloir régler les problèmes en s’en prenant à une petite partie de la population.

Ce tableau assez exhaustif de la situation et de la hauteur du rapport de force à construire n’est pas très engageant…

Néanmoins, la lutte sociale est capable de remettre les choses en place, de questionner la centralité de la croissance dans ce régime capitaliste et d’imaginer une autre organisation sociale.

Pour cela, il s’agit d’être conscient des vrais enjeux. Le conflit de répartition ne se règlera pas par des solutions purement fiscales. On ne peut s’en sortir simplement avec une taxe à 2 % sur les patrimoines qui ne changerait pas fondamentalement le rapport de force entre le capital et le reste de la population. Elle ne modifierait pas le caractère central du capital, voire même l’aggraverait, ayant besoin de l’accumulation pour augmenter son rapport.

Nous vivons une crise du capitalisme, qui apparaît comme une force destructrice et non de progrès. Or, si on pense que le capitalisme aujourd’hui est une force de destruction, est-ce bien raisonnable de continuer ainsi ? ■

PROPOS RECUEILLIS PAR ARNAUD MALAISÉ

NOTES :

    1. Éd. Univers Poche 2022.
    1. Éd. La Découverte 2019-2022.