Culture

Cinéma

Citizen bolloré menace le cinéma

Dans Citizen Kane, Orson Welles décrivait l’ascension d’un magnat de la presse et ses méthodes autoritaires. Le personnage existait vraiment; il s’appelait en réalité William Randolph Hearst et utilisait son empire de presse pour s’en prendre violemment au New Deal de Roosevelt, qualifié de communiste!

En France, de nos jours, un personnage ressemble à celui décrit par Welles. Le milliardaire d’extrême droite, Vincent Bolloré, non content de posséder un empire médiatique de plus en plus important (JDD, Paris Match, Europe 1, Cnews, Canal+…) et de dominer une partie de l’édition (Hachette, Fayard…), s’attaque dorénavant au

Cela fait déjà des années que le cinéma français est dépendant de Canal+. C’est un modèle économique dangereux, car cela le rend extrêmement dépendant d’une source principale de financement. Avec la prise de contrôle de la chaîne par le magnat d’extrême droite, c’est un danger encore plus grand qui s’est abattu sur le cinéma, même si, pour l’instant, contrairement à ce qui se passe dans l’édition, il n’y a pas encore de censure connue sur la production en France.

Cependant, Canal+ a contribué à produire des films, notamment Vaincre ou mourir de Paul Mignot et Vincent Mottez, très mauvais film (heureusement!) à la gloire de la révolte des chouans en 2023 (oui, je l’ai vu sans payer par des moyens que la morale bourgeoise réprouve). En 2025, c’est Sacré cœur, son règne n’a pas de fin, docu fiction de Steven Gunnell, film catholique intégriste qui a eu des financements de la chaîne cryptée (je ne l’ai pas encore vu). Le film a suscité la polémique car des opérateurs publics comme la SNCF et la RATP lui ont refusé toute publicité au nom de la laïcité, et des mairies qui refusaient sa programmation pour des raisons similaires ont été contraintes par la justice de le diffuser dans leurs salles municipales, comme ce fut le cas à Marseille. Ce film a rassemblé un peu plus de 200 000 spectateur trices en France, ce qui est un succès indéniable et doit nous inquiéter. Bolloré n’hésite donc pas à financer la propagande la plus rance au cinéma.

Mais ce n’est pas tout. Après la production, Bolloré se lance dans le secteur stratégique de la distribution et, depuis septembre 2025, il a acquis 34 % du capital d’UGC, avant une prise de contrôle à 100 % prévue en 2028! UGC est certes endetté de près de 300 millions mais, outre la production de films, il exploite aussi 55 multiplex sur le territoire hexagonal. Il y a donc un énorme risque que ne passent après 2028, sur ce réseau de distribution, le plus important avec Pathé, que des films qui ne soient, au mieux, pas en désaccord avec son idéologie extrême droitière. C’est d’autant plus inquiétant que, sur le réseau UGC, passent aussi des films indépendants, comme ce fut le cas pour L’histoire de Souleymane de Boris Lojkine en 2024. Quel avenir pour ce genre de production sur un réseau de distribution tenu par l’extrême droite ? La réponse est dans la question.

Face à un tel danger, tant pour la presse, l’édition que le cinéma, plusieurs questions se posent : ne faut-il pas boycotter les médias Bolloré et donc Canal+? Faut-il refuser d’aller dans les cinémas UGC? L’idée étant de ne pas donner d’argent à un milliardaire d’extrême droite. Surtout, si l’on en revient au seul cinéma, il s’agit de réinventer les modes de production et de distribution : la production pour ne plus dépendre de Canal+ qui se revendique, à juste titre, premier partenaire du cinéma français. La distribution, ensuite, parce que les réseaux UGC (et Pathé) tuent le cinéma indépendant et cela risque de s’accentuer après 2028 donc. Heureusement, il y a en France un réseau de cinémas estampillés Arts et essais mais avec trop peu de salles et surtout, inégalement réparties sur le territoire, pour donner leur chance à tous les films qui sont produits.

OLIVIER SILLAM

Un film inspirant pour les luttes

Je n’étais pas forcément très enthousiaste à l’idée d’aller voir ce film, en avant-première. J’avais l’impression d’en savoir suffisamment sur le sujet et que, peut-être, à mon âge, après toutes ces années de militantisme à la FSU, à l’École émancipée et ailleurs, on n’allait pas m’apprendre grand chose sur l’action militante, les manifs, etc.

J’ai aussi, sans doute, quelques idées reçues et une certaine méfiance vis-à-vis des modes d’action des Soulèvements de la Terre. Je ne suis pas un partisan de l’action violente ou de la confrontation directe avec les forces de l’ordre. Je doute de leur efficacité politique et de leur capacité à massifier le rapport de force avec le pouvoir.

Bon. Évidemment, ce film m’a fait bouger.

Il est constitué par le montage de 16 entretiens avec des militants et militantes des Soulèvements de la Terre, entrecoupés d’images de mobilisation, notamment Sainte-Soline et Notre-Dame-des-Landes. Leurs témoignages mêlent les raisons de leur engagement, les causes à défendre, l’évocation et l’analyse des modes d’organisation et de mobilisation… J’ai été bluffé par la richesse de leur réflexion idéologique, à propos des raisons de s’engager et de se mobiliser aujourd’hui. Mais surtout ce qui frappe, et qui peut être une source d’inspiration, c’est l’étendue de l’élaboration organisationnelle dans les mobilisations et sa constante évolution. Du choix offert aux manifestant·es de leur degré d’engagement dans l’action, à l’organisation des « lignes arrières » qui prennent en charge les éventuels soins, à la logistique des campements, avec cuisine solidaire et fourniture par des agriculteur-ices militant-es des produits nécessaires… Les Soulèvements de la Terre. avec d’autres organisations, cherchent à mettre en place une organisation (sur le modèle de la zone à défendre – ZAD) qui permette une résistance dans la durée, notamment aux grands projets inutiles.

Par les temps qui courent, de Sivens en Sainte-Soline, en passant par les Gilets jaunes et la dernière mobilisation contre la réforme des retraites, on ne peut que constater que c’est l’État qui tend à instaurer un rapport de force extrêmement élevé, y compris par une violence d’État de haute intensité, pour imposer des reculs de plus en plus douloureux de la Sécurité sociale et des services publics.

La réalité d’un État qui remet toujours plus en question le droit à manifester, et la possibilité d’une arrivée de l’extrême droite au pouvoir doivent aussi amener à questionner y compris la manière d’organiser des manifestations, les moyens mis en œuvre par les organisations syndicales pour assurer la sécurité (physique, juridique…) des participant·es aux mobilisations, au-delà de la seule question des services d’ordre.

Face au sentiment d’impuissance du mouvement social, ce film vient réactiver les motifs de se mobiliser, insuffler de la joie dans la nécessaire colère et remettre sur le métier les questions de l’occupation de l’espace public, de la convergence des luttes et des modes de mobilisation.

Soulèvements, de Thomas Lacoste. Sortie nationale le 11 février 2026.

LOÏC SAINT-MARTIN

Musique

Musique classique – une traversée pour tou·tes

Pianiste française de renommée internationale, Vanessa Wagner explore depuis plusieurs années le répertoire des compositeur-trices minimalistes. Et dernièrement, c’est l’intégrale des Études pour piano de Philip Glass, qu’elle revisite. Ce cycle d’études pour piano se compose de 20 pièces distinctes que Philip Glass, compositeur américain de musique contemporaine, minimaliste et répétitive. interprétait lui-même régulièrement : cependant il a toujours laissé une grande liberté d’interprétation, ce qui explique qu’il en existe de nombreuses, toutes très différentes les unes des autres – il y a même une interprétation de l’Étude n°6 à l’accordéon par la lituanienne Martvnas Levickis!

Parler de musique minimaliste et répétitive n’évoque pas la particularité de la musique de Philip Glass et en particulier de ces études ; ainsi l’Étude n°5 d’apparence simple et comportant peu de notes, porte en elle cette dimension évocatrice propice à l’évasion et à la contemplation; ces répétitions sont envoûtantes, les variations subtiles. et il s’en dégage une intensité émotionnelle propre aux œuvres de Glass.

Vanessa Wagner s’empare de ces études et livre une interprétation d’une grande virtuosité et sensibilité au service de cette œuvre pour en dégager les effets spectaculaires, parfois hypnotiques, leur simplicité empreinte de fragilité. Mélancolique, drôle, tendre, sa musique nous traverse, nous met en mouvement, nous émeut. Une traversée pour toutes et tous tant cette musique, radicale et obsessionnelle, est finalement facile à écouter.

Philip Glass: The Complete Piano Études, par Vanessa Wagner; InFiné Music Distribution

SOPHIE ZAFARI

Séries

CABOSSÉ·ES

Pour pénétrer dans l’univers de la santé mentale, le scénario conduit notre regard à la fois sur le quotidien d’un service de l’hôpital psychiatrique, mais aussi sur la vie intime de Suzanne, médecin en chef du service. Dans cet univers, hôpital comme vie privée, rien n’est lisse : les patient∙es sont cabossé∙es, comme les soignant·es. Les personnages ont leur propre histoire, et pourtant, beaucoup se ressemblent ou se rejoignent. Abandon, violence, deuil, addiction: tou·tes ont vécu des drames, comme en témoignent leurs diverses pathologies, tou·tes sont considéré·es avec respect, sans discrimination, ni domination, ni condamnation : tou·tes cabossé·es, donc tou·tes dans l’empathie, pour cette série qui porte bien son nom. Il n’est pas nécessaire d’avoir vécu des traumatismes, le récit nous rappelle combien la santé mentale est fragile, combien l’humanité, l’attention, le fait de prendre soin de l’autre sont des valeurs vitales, pour avancer, surmonter.

Entrer dans le monde de la psychiatrie est difficile et la série évite les écueils principaux que seraient le voyeurisme, l’apitoiement ou le jugement. Elle choisit de traiter le sujet de deux façons : par l’identification d’abord (puisque nous sommes tou·tes, personnages comme spectateur·ices, atteint·es de fragilités mentales), et par le rire ensuite. Suzanne (protagoniste et réalisatrice de la série) a beaucoup d’humour, les situations grotesques dans lesquelles les personnages se retrouvent parfois sont franchement drôles, et

tout cela est agrémenté d’un accent et d’un parler guébécois qui ne cessent de nous réjouir. Vivement la saison 2 (on est tellement attaché aux personnages!) C’est une série à voir absolument! ■

Série canadienne Empathie. réalisée par Florence Longpré, Canal+

VÉRONIQUE PONVERT

Expos

Il y a 100 ans naissait l’art déco

« Art déco ». Quand ce mot est prononcé, il fait en général écho: mais contrairement à d’autres mouvements artistiques (impressionnisme, cubisme…), il ne suscite pas forcément de façon précise une image mentale.

L’exposition proposée par le bien nommé Musée des Arts décoratifs (MAD), retrace avec précision et délectation l’histoire de ce mouvement. Un mouvement né au début du XXe siècle, mais dont la dénomination et la consécration officielle seront acquises lors de l’exposition internationale des arts décoratifs et industriels modernes à Paris en 1925, dont le MAD célèbre jusqu’au mois d’avril prochain le centenaire.

Mouvement précurseur, à la frontière de l’art et de l’artisanat, traçant ainsi les lettres de noblesse de ce qu’on appellera plus tard le design, les arts décoratifs portent une certaine idée du raffinement, de l’excellence et de la modernité : les 1 000 oeuvres exposées permettent d’en saisir l’étendue. Δffiches meubles, bijoux… C’est en effet sur des supports variés que s’est exprimé ce style qui mêle allègrement audace et élégance.

L’exposition permet d’en saisir l’ampleur en mettant en avant les œuvres des figures tutélaires du mouvement, comme en recréant des intérieurs entre géométrie parfaite, matériaux précieux, luxe et création : celui de Nelly de Rotschild en est l’illustration parfaite.

Clou de l’exposition, une cabine entière de l’Orient-Express de 1925 prend place dans la nef du musée, accompagnée de trois maguettes du futur Orient-Express. Entre héritage et renaissance, un voyage spectaculaire et immersif entre 1925 et 2025, à voir absolument.

ANTOINE CHAUVEL

Musée des Arts décoratifs 107, rue de Rivoli 75001 Paris

Livres

Nourrices – Séverine Cressan

La femme d’un bûcheron trouve dans la forêt un nouveau-né. Elle le ramasse, le prend en charge, lui donne son amour. L’incipit de Nourrices est le même que le magnifique texte de Jean-Claude Grumbert La plus précieuse des marchandises. Ces deux romans ont pour point commun de commencer comme dans un conte, sans préciser où ni quand se passe l’histoire. Des indices nous laissent supposer que Nourrices se passe au XIXe siècle en Bretagne.

Il est question d’un village où les femmes vendent leur lait au profit de nourrissons venu·es de la ville ou d’enfants trouvé·es mais surtout au profit des hommes. Il y a celui qui sert d’intermédiaire entre les familles et les nourrices. les maris qui boivent et transforment l’argent du lait en vin, le maître qui viole pour faire de sa suivante une nourrice… C’est un monde où les femmes sont dominées par les hommes, mais c’est aussi un monde de femmes puissantes. Il v a la vieille du village, sorte de sorcière qui soigne, qui aide à enfanter, qui sait. Il y a surtout Sylvaine, qui trouve l’enfant de Lune et qui accouche de l’enfant du Vent. Elle est connectée à la nature et communique avec elle par ses rêves notamment. Il y a enfin toutes ces nourrices et mères qui se soutiennent face à la domination masculine. Séverine Cressan nous livre un premier roman puissant et poétique qui a fait partie de la dernière sélection du prix Roman Fnac 2025. Les éditions Dalva qui la publient sont une marque de Robert Laffont : elles « mettent à l’honneur des autrices contemporaines. À travers leurs textes, elles nous disent leur vie de femmes, leur relation à la nature ou à notre société. » En lisant ce roman, on ne peut que penser aux écoféministes qui revendiquent un lien puissant à la Terre et se font appeler sorcières.

NOLWENN BOCHEREAU

POISSON-FESSE, UNE HISTOIRE PAS CUCUL

Comment parler de harcèlement, avec humour et décalage, aux plus jeunes? Avec un poisson qui a une tête de fesses! Personne n’est prêt à cette réponse, pas même les enfants.

Poisson-Fesse est un personnage attachant, très complexé par son physique et moqué par les autres. Il adopte vite un comportement de protection en riant des blagues sur son corps avec les autres. Mais au fond, il va mal. Un jour, il part explorer les abysses… jusqu’à rencontrer un poisson Tomme de Savoie. La délicatesse de ton, les jeux de mots et les dessins humoristiques et pétillants sont enchanteurs pour les petit·es et nous, adultes, ne sortons pas indemnes de la biographie de Poisson-Fesse… qui se finit la tête à l’envers!■

Pauline Pinson et Magali le Huche, éditions Les fourmis rouges, 2024.

LAURIE ROHART

Spectacles

KING KONG THÉORIE SUR SCÈNE

Découvrir ou revenir à King Kong Théorie, c’est ce que nous propose Vanessa Larré en mettant en scène, presque vingt ans après sa sortie, le texte de Virginie Despentes. Pourtant après les déferlantes . après la visibilisation des violences faites aux femmes, la puissance du texte de Despentes incarné par trois comédiennes éloquentes résonne encore considérablement. Anne Azoulay, Marie Denarnaud et Valérie de Dietrich portent la parole des femmes en multipliant les possibilités d’identification. Elles interprètent ce texte donnant à voir ainsi plusieurs femmes mais aussi plusieurs facettes d’une même femme mettant en avant des expériences vécues de viols, de domination, de prostitution, de pornographie, du pouvoir de l’argent mais aussi d’émancipation, d’empouvoirement, de luttes. La place de la musique jouée en live et sur scène par un homme sans voix est très importante, elle accompagne parfois doucement, parfois durement les voix de celles qui nous disent toute la dureté de l’existence des femmes

Car si la société change, elle n’en est pas moins violente envers les femmes. Dès lors, les luttes sont à (re)construire par les femmes mais aussi avec les hommes, ceux qui sont/seront prêts à cheminer vers l’égalité des genres et des sexualités. Écouter et regarder King Kong Théorie est une excellente manière de s’énergiser pour faire face à l’ampleur du chemin à parcourir.

CÉLINE SIERRA