« Les lesbiennes ne sont pas des femmes »

PAR MANON PÉROZ ET CAMILLE RACK

Le 1er septembre 2025, la lesbophobie a une fois de plus tué. Caroline Grandjean a mis fin à ses jours après des mois de harcèlement et d’insultes lesbophobes. Signalements, plaintes, absence de réponse institutionnelle, après les insultes et les menaces, la directrice d’école s’est suicidée le jour de la rentrée1. Dans ce contexte, il nous semble essentiel de réfléchir à la lesbophobie, ses racines et ses conséquences.

Nous vivons dans une société patriarcale. Elle repose sur des relations de domination hommes-femmes. Cette hiérarchisation est rendue possible par la différenciation des rôles sociaux. C’est ce qu’on appelle le sexisme. Nous vivons dans une société où l’hétérosexualité est la norme. Selon ce système, le genre (masculin ou féminin) doit être cohérent avec le sexe biologique assigné à la naissance (mâle ou femelle) et la seule sexualité légitime est l’hétérosexualité. C’est ce qu’on appelle l’hétéronormativité. L’homosexualité a donc été historiquement construite comme une déviance

D’après l’observatoire de la lesbophobie, celle-ci « désigne l’hostilité, la marginalisation et le rejet des lesbiennes. Elle se manifeste par un ensemble de discriminations, de violences et de préjugés. La lesbophobie s’enracine dans l’hétéronormativité et dans le sexisme qui en découle, avec une dimension spécifique liée à l’oppression des femmes² ». Entré en 2015 dans le Robert, le terme lesbophobie commence à être utilisé dans les années 1990, pour souligner la spécificité de l’homophobie envers les lesbiennes et lutter contre leur invisibilisation. En effet, « la lutte contre l’homophobie a souvent eu tendance à se focaliser sur les violences et les abus dont sont victimes les personnes homosexuelles de sexe masculin en occultant les femmes homosexuelles³ ».

Le coût de la visibilisation

La lesbophobie est une double discrimination, en raison du genre et en raison de l’orientation sexuelle. Elle peut prendre plusieurs formes : effacement social ou invisibilisation des lesbiennes, présomption d’hétérosexualité, discriminations, représentations caricaturales ou fétichisantes, violences. Les bisexuelles subissent à la fois la lesbophobie et un déni de leur orientation sexuelle, qui est perçue comme transitoire ou comme le signe de leur incapacité à choisir.

Dans le guide pratique Voilat (Visibilité ou invisibilité des lesbiennes au travail) publié par l’Autre cercle, la chercheuse Sarah Jean-Jacques souligne que les stéréotypes qui visent les lesbiennes sont encore tenaces et les amènent à s’invisibiliser4. À partir des témoignages, on constate que les clichés éculés sont bien vivants: la lesbienne est trop masculine, elle est moche – c’est-à-dire qu’elle n’est pas désirable aux yeux des hommes –, elle n’a pas trouvé le bon, la lesbienne est toujours réduite à sa sexualité et pourtant elle n’en a pas, parce que le sexe, c’est forcément avec un pénis! Ces stéréotypes ont un lourd impact sur les lesbiennes. En effet, il ne s’agit pas que d’idées, de vieilles images dans la tête des gens. Elles se traduisent par des remarques, des implicites, des jugements, des plaisanteries qui n’en sont pas. Il ne s’agit pas que d’idées. Elles se traduisent aussi à travers des propos dégradants, du harcèlement sexuel et moral, de la violence verbale et physique, des discriminations dans toutes les sphères de la vie. Se dire lesbienne reste stigmatisant. La visibilité lesbienne a un coût qui conduit encore souvent à l’autocensure. 45 % des lesbiennes interrogées dans le cadre de Voilat ont eu des pensées suicidaires. Il est là le fléau social.

Fléau social

En France, l’autre fléau social, c’est l’homophobie d’État. Si le crime de sodomie est aboli en 1791, Napoléon réintroduit un arsenal juridique pour réprimer les pratiques homosexuelles. C’est alors l’outrage public à la pudeur qui devient l’outil de la criminalisation de l’homosexualité. Le caractère vague de cette formulation permet aux forces de l’ordre de criminaliser et de traquer toute forme de déviance. En 1942, sous Vichy, le délit des rapports « contre-nature » est instauré : la majorité sexuelle pour les rapports homosexuels est fixée à 21 ans, tandis qu’elle est établie à 13 ans pour les rapports hétérosexuels. En 1960, sous De Gaulle, l’amendement Mirguet érige l’homosexualité en fléau social, au même titre que l’alcoolisme, la toxicomanie et la tuberculose5 . Parmi les arguments qui justifient ces lois iniques, le préjugé associant l’homosexualité à la pédocriminalité est récurrent. Cette association aberrante persiste, elle a été utilisée pour insulter Caroline Grandjean6 . L’homosexualité n’est dépénalisée qu’en 1982, elle n’est plus considérée comme une maladie mentale depuis 1992. Cet arsenal légal criminalisait avant tout l’homosexualité masculine : 10 000 condamnations masculines et 106 féminines entre 1953 et 1978. Jusque dans la répression violente, les lesbiennes sont invisibilisées.

Échapper au contrôle

Si l’arsenal répressif a ciblé tout particulièrement les hommes homosexuels, les lesbiennes ont aussi été construites comme déviantes. Elles ont été et sont toujours victimes de discriminations, notamment parce qu’elles échappent au système hétéronormatif. En 1978, Monique Wittig, autrice et théoricienne lesbienne, termine une conférence sur ce qu’elle nomme « la pensée straight » par une phrase devenue célèbre « Les lesbiennes ne sont pas des femmes7 ». En effet, être lesbienne, c’est échapper aux systèmes de pensée et aux systèmes économiques hétérosexuels. Au fond, c’est ça qui dérange. En rompant « le contrat hétérosexuel », qui est le contrat social de base, les lesbiennes sortent du système de domination patriarcal. Elles échappent au pouvoir et au contrôle des hommes, ce qui les rend socialement dangereuses. C’est ce qui leur vaut autant de violences. La lesbophobie est un outil répressif, un « mécanisme de redressement8 » destiné à les faire rentrer dans le droit chemin, celui de l’hétérosexualité, des rôles de genre et du patriarcat. Pourtant, malgré les violences potentielles, échapper au pouvoir et au contrôle patriarcal c’est aussi, et avant tout, ce qui permet de s’émanciper. ■

LA LESBOPHOBIE AU TRAVAIL

  • 1 gay sur 2 cache son homosexualité au travail, c’est le cas de 2 lesbiennes sur 3. (« L’homophobie au travail », Défenseur des droits)
  • 41 % des femmes lesbiennes ou bisexuelles ont déjà été victimes de discrimination au travail en raison de leur orientation sexuelle (Voilat)
  • 77 % d’entre elles estiment que leur orientation sexuelle a eu un impact sur leur parcours professionnel. (Voilat) 5. Julien Marsay, Queers, riposter à l’injure, éd. Payot, 2025, p. 41 à 43.

NOTES:

  1. blog médiapart : pour Caroline G.
  2. www.observatoiredelalesbophobie.org
  3. « L’homophobie au travail », Rapport du défenseur des droits, 2015, p. 8.
  4. autrecercle.org: voilat-visibilite-ou-invisibilite-des-lesbiennes-au-travail/, p. 23
  5. blog Médiapart, Cas d’école, L’histoire de Caroline
  6. Monique Wittig, La Pensée straight, éd. Amsterdam, 2018 [1992], p. 77.
  7. Vandalisme queer, Sara Ahmed.