Entretien avec Clément Hélary – Bilan de la COP30 – mobilisation sociale et gueule de bois

La COP30 s’est déroulée au Brésil fin novembre, à Belém, aux portes de l’Amazonie. Si ce rendez-vous marque une nouvelle fois l’échec des États à agir pour lutter contre le dérèglement climatique, il a été l’occasion de fortes mobilisations, notamment des peuples autochtones de cet écosystème en grand danger. Retour sur ces deux semaines de mobilisation avec Clément Hélary, chargé de la campagne Forêt à Greenpeace.

► La COP30 s’est déroulée à Belém : quels enjeux spécifiques du fait qu’elle se tienne à proximité de l’Amazonie ?

On dit de Belém que c’est une ville aux portes de l’Amazonie parce qu’elle est à proximité de la côte, mais c’est bien au cœur de l’écosystème amazonien, en vérité, que cette COP s’est déroulée. C’était un choix de la présidence brésilienne de la COP de l’organiser ici plutôt que dans une autre ville, qui aurait pu être plus adaptée pour accueillir autant de monde. C’était une volonté affichée de mettre au cœur des discussions cet écosystème si particulier : la plus grande forêt tropicale au monde, qui fait souvent l’objet de discussions à l’échelle internationale, mais où beaucoup de dirigeant·es n’ont jamais mis les pieds.

Les enjeux spécifiques à l’Amazonie sont gigantesques : une espèce vivante connue sur dix vit dans cet écosystème, c’est un immense espace de stockage de carbone, et il participe au cycle de l’eau dans toute la région. Pour autant, c’est un écosystème menacé, qui a perdu 20 % de sa surface forestière depuis les années 1980. Le risque d’atteindre un point de non-retour est proche, avec la possibilité que l’ensemble de l’écosystème s’assèche, se transforme et cesse de jouer son rôle pour la planète, le climat et la biodiversité. Il existe aussi des risques humains, avec des millions de personnes qui habitent cet écosystème et qui seraient impactées. Car l’une des spécificités du lieu, c’est qu’il y a plus de 300 peuples autochtones, avec des langues et des cultures différentes.

► Cela a été peu médiatisé, mais les mobilisations autour du Sommet des peuples ont été importantes. Qu’en retires-tu ?

Ce qui a été notable, c’est notamment la mobilisation des peuples autochtones. En parallèle de la COP officielle s’est organisé un Sommet des peuples, lors de la première semaine, avec de nombreuses organisations et réseaux militants. Ce fut un succès, avec plusieurs milliers de personnes participant à ce forum, ce qui est notable car les dernières COP se sont déroulées dans des pays autoritaires ou dictatoriaux, rendant impossible l’organisation de ce type de mobilisation. À Belém, cela a été vraiment massif. Là encore, le choix de cette ville, où les mobilisations sociales sont nombreuses et où les questions de justice sociale sont importantes, n’était pas neutre.

Un appel à participer a été publié bien en amont de la COP, appel dans lequel on retrouve la volonté d’articuler les luttes pour la justice sociale, antiracistes et féministes, tout en cherchant à produire une autre vision, en rappelant que tout ne se joue pas au sein de la COP, mais que le mouvement pour la justice climatique doit s’inscrire dans les mobilisations locales. Plusieurs milliers de personnes ont participé à des réunions, des ateliers et des moments festifs. Une grande manifestation de 40 000 personnes a ponctué ce Sommet des peuples, avec une convergence de syndicats et de mouvements de peuples autochtones. Le relatif silence autour du succès de ces mobilisations, comparables à celles de Paris en 2015 et supérieures à celles des précédentes COP, devrait nous interroger sur notre capacité, dans les pays du Nord, à suivre les mobilisations climatiques lorsqu’elles se déroulent sur d’autres continents. Or, si l’ambiance était très morose autour des COP ces dernières années, il y a eu une énergie particulière à Belém grâce à ces mobilisations populaires.

Il y a notamment eu un grand nombre de mobilisations des peuples autochtones, avec une délégation de 1 000 représentant·es (500 du Brésil et 500 d’autres pays) dans la zone de négociation, ainsi qu’une COP autochtone dans la zone verte, espace dédié à la société civile et distinct des négociations. En dehors de la COP, les organisations de peuples autochtones ont joué un rôle moteur dans le Sommet des peuples. Il y a également eu des modes de mobilisation relevant de la confrontation, comme la tentative d’envahissement de l’espace des négociations pour affirmer leur volonté d’être entendu·es. Dans ces cercles sont discutés des enjeux qui les concernent directement et immédiatement. Ces peuples sont aussi porteurs de solutions, car directement impactés par la pression sociale, économique et climatique qu’impose le système capitaliste. Ils habitent ces écosystèmes depuis bien longtemps, avant la colonisation, et sont héritiers de manières de vivre sans dégrader le territoire ni l’écosystème, à l’opposé du capitalisme, qui ne voit dans l’écosystème amazonien qu’une ressource à exploiter.

L’Amazonie a été façonnée pendant des centaines d’années, avant la colonisation, par ces manières d’habiter l’écosystème, loin de la vision occidentale d’un territoire vierge, et sans le détruire. Ainsi, en défendant leur territoire, ces peuples défendent la biodiversité qui s’y trouve ainsi que le carbone qui y est stocké. En cela, leurs luttes pour leur survie sont des luttes pour l’ensemble de l’humanité. C’est peu reconnu et peu soutenu, mais un tiers des forêts tropicales en bon état dans le monde le sont parce qu’elles se situent sur des territoires de peuples autochtones. Si elles sont en bon état, c’est précisément parce qu’elles sont sur leur territoire. Pourtant, leurs organisations reçoivent moins de 1% des financements climat aujourd’hui. Il y a donc un enjeu à reconnaître leurs territoires, avec une démarcation nette, et à leur donner accès aux financements afin de favoriser la diffusion de leurs solutions.

Même si ce n’est pas suffisant, à la suite de cette COP, il y a eu la reconnaissance par le Brésil, de plusieurs territoires autochtones, représentant plus de 2 millions d’hectares. C’est clairement le résultat de leurs luttes, qui ont une longue histoire et qui ont trouvé, autour de la COP, un moment fort.

► Pourquoi parles-tu de « gueule de bois » après cette COP ?

Il y avait des attentes fortes, malgré toutes les limites connues de ce type de conférence. Le gouvernement brésilien a affiché une volonté de mettre la question des forêts, mais aussi celle des peuples autochtones et de leur reconnaissance, au centre de l’attention, avec un discours préliminaire de Lula insistant sur deux points : une feuille de route pour sortir des énergies fossiles, et une autre pour mettre fin à la déforestation d’ici 2030. Aucune de ces feuilles de route n’a été produite pendant la COP.

La guestion de la forêt est mentionnée dans le texte final, mais sans points d’action concrets. La seule satisfaction réside dans une plus grande reconnaissance des peuples autochtones, de leurs droits, de leur culture et de leur accès à la terre. Mais cela reste des avancées symboliques, importantes certes, mais qui ne s’accompagnent pas de plans d’action. Le second point concerne le TFFF (Tropical Forest Forever Facility), un outil de financement des forêts tropicales, qui prévoit un financement direct des peuples autochtones à hauteur de 20 % des fonds générés. C’est une reconnaissance de leur rôle, mais avec un mécanisme qui ne s’attaque pas aux causes structurelles de la déforestation et qui risque même d’aggraver l’endettement et la financiarisation de la nature.

Le fait que les deux feuilles de route annoncées par Lula n’aient pas avancé constitue donc un motif majeur de déception. Et contrairement aux discours de la France et de l’Union européenne, ce ne sont pas les États du Sud qui ont bloqué. Le Nigeria l’a clairement exprimé lors de la plénière de clôture : une sortie des énergies fossiles sans financement est très précaire, fragile, voire dangereuse pour leurs pays. Or, les responsables historiques du changement climatique, dont l’Europe, refusent de payer leur dette et ont bloqué toute avancée sur les financements au cours de cette COP. D’ailleurs, il est significatif que, pendant la COP, l’Union européenne ait repoussé le RDUE (une réglementation visant à lutter contre la déforestation), le seul outil existant pour réquler la déforestation importée. Les discours faisant porter la responsabilité des échecs de cette COP sur les pays du Sud sont donc particulièrement hypocrites. ■

PROPOS RECUEILLIS PAR IULIEN RIVOIRE