Isabel Ruck, politiste spécialiste du Moyen-Orient, est responsable de recherche et de coordination scientifique au sein du Centre arabe de recherches et d’études politiques de Paris et chargée de cours à Sciences Po Paris.
► On évoque de façon assez globale une « GenZ » mais que recouvre-t-elle plus précisément ?
On a tendance à parler de la GenZ comme s’il s’agissait d’un bloc homogène alors que c’est un ensemble assez varié. C’est plutôt une génération traversée par trois tendances communes : la numérisation de leurs espaces de vie, la recherche de reconnaissance et d’autonomie et la prise de distance avec les politiques classiques. Pour comprendre ce glissement, notamment dans leur mode d’action, il faut rappeler que la GenZ a grandi avec Internet et les réseaux sociaux, des technologies intégrées au quotidien qui ont façonné les sociabilités, les formes d’engagement et les rapports à l’autorité. Née approximativement entre 1990 et 2010, cette génération ne dispose pas d’un ancrage idéologique stable ni d’un sens aigu de l’identité politique, ce qui ouvre aussi la voie à des réappropriations opportunistes et à des dérives idéologiques.
On l’observe déjà en Europe, où une partie de la GenZ manifeste une attraction croissante pour les imaginaires et les partis d’extrême droite. L’Espagne en fournit un exemple frappant, avec la réémergence de références positives au franquisme dans certains segments de la jeunesse. À l’inverse, dans le « Sud global », la GenZ s’inscrit plus fréquemment dans des dynamiques de contestation anti-establishment et pro-démocratique, même si ces mobilisations restent souvent traversées par un conservatisme social latent.
Là encore, toute généralisation est périlleuse. Ces mobilisations ne s’ancrent ni dans les mêmes réalités sociales ni face aux mêmes cibles institutionnelles. Au Maroc, elles se heurtent aux limites d’un modèle de développement à deux vitesses, capable de bâtir des stades ultramodernes tout en échouant à garantir un système de santé fonctionnel. À Madagascar, elles prennent racine dans une absence de développement bien plus structurelle. Si les formes de mobilisation peuvent se ressembler, les objectifs divergent.
► Quels sont les traits communs des révoltes de jeunes en Serbie, au Népal, au Maroc, à Madagascar… ?
Le trait le plus saillant est cette hyperconnectivité mettant en tension l’expérience du local et la perception du global, et la capacité d’organisation via les réseaux sociaux, notamment Discord ou TikTok. Il en résulte un paradoxe propre à cette génération hyperconnectée : massivement informée, mais aussi émotionnellement affectée par ce qu’elle voit et absorbe sur les réseaux — les guerres en Ukraine et à Gaza, les effets du changement climatique, etc. Fonctionnant comme une éponge, cette génération est vulnérable sans que ce soit une faiblesse. Elle est au contraire revendiquée et mobilisée comme un argument politique, en opposition à des politiques publiques perçues comme désincarnées, technocratiques et indifférentes aux affects. Greta Thunberg, l’une des premières figures de la GenZ, incarne parfaitement cette « force de la faiblesse ».
Les revendications de cette génération relèvent alors d’une autre grammaire politique, ancrée dans les registres de la solidarité, du moral et du social. Elles se traduisent par des appels à la dignité, à la justice, à la lutte contre la corruption, au droit d’être reconnu·e comme citoyen·ne à part entière. Cette grammaire, largement étrangère aux institutions politiques traditionnelles, contribue à nourrir une défiance durable à leur égard, celles-ci se montrant incapables de la comprendre et encore moins de l’intégrer.
Enfin, le rapport à la hiérarchie constitue un autre marqueur central : la GenZ privilégie des relations horizontales, collaboratives et réversibles, là où les structures politiques classiques demeurent fondamentalement verticales et rigides.
► Justement, que permet ce mode d’organisation ?
L’absence d’organisation centralisée et de leadership identifié constitue un atout en raison de la plasticité et de la résilience qu’elle autorise : une mobilisation rapide, transnationale, capable d’émerger et de se recomposer en dehors des cadres étatiques classiques. L’absence de leader protège, sans figure centrale, il est plus complexe de désamorcer la contestation en ciblant un individu. Elle favorise également l’inclusion, en permettant une participation intermittente, sans coût organisationnel élevé ni engagement durable. Il suffit d’un accès à Internet pour « être dedans ».
Cette fluidité, parfaitement ajustée aux temporalités du monde numérique, réduit drastiquement les barrières d’entrée dans l’action collective.
Mais cette absence de leadership est aussi, en partie, un leurre. Dans un environnement numérique structuré par des plateformes privées, le vide organisationnel n’est jamais neutre, il est occupé par les algorithmes. Si personne ne dirige officiellement, quelqu’un orchestre malgré tout la visibilité, la hiérarchisation des contenus et la circulation des affects. Dans ce cadre, les manifestant·es cessent d’être uniquement des acteurs politiques pour devenir aussi des produits : données, temps de cerveau disponible, matière première de l’économie de l’attention.
► Quelles en sont les limites ?
L’absence de leader et de structure organisationnelle freine l’élaboration programmatique, les revendications peinent à se stabiliser, se hiérarchiser et se traduire en agenda politique cohérent.
La coordination à long terme demeure fragile et dépend largement de dynamiques virales instables, elles-mêmes soumises aux choix stratégiques des GAFAM et à l’opacité de leurs algorithmes. Si la GenZ a pu détourner les plateformes en transformant Discord en agora politique et en utilisant YouTube comme une université alternative, structurellement, rien ne leur appartient. L’engagement est capté, mesuré, monétisé, souvent sans que les jeunes en aient pleinement conscience. Les algorithmes décident de ce qui émerge et de ce qui disparaît, entraînant des bulles algorithmiques, une radicalisation douce, la surveillance des militant·es, la captation des données et la désinformation.
À cela s’ajoute la vulnérabilité à la récupération et à l’infiltration des espaces numériques. Les contenus polarisants, émotionnels et simplificateurs sont structurellement favorisés par les logiques algorithmiques et la jeunesse est une cible privilégiée. Ainsi, la banalisation des idées d’extrême droite sur ces mêmes réseaux n’a rien d’un accident. Elle procède d’une convergence d’intérêts politiques et économiques. On l’observe déjà en Europe où une partie de la GenZ a été happée par une propagande d’extrême droite agile, capable d’investir les plateformes, d’en maîtriser les codes et de recycler les références de la culture pop pour rendre l’idéologie non seulement acceptable, mais consommable. Autrement dit, dans un monde prétendument « sans leader », le pouvoir ne disparaît pas, il change simplement de visage.
► Ces révoltes pèsent-elles sur les pouvoirs en place ?
Ces mouvements disposent d’une réelle capacité de nuisance dans l’espace mondial, précisément en raison de leur résonance globale. D’un pays à l’autre, les revendications circulent, se reconnaissent, suscitent empathie et prises de conscience. Ainsi, il n’était pas rare dans les manifestations GenZ au Maroc de voir des drapeaux palestiniens. Cela montre bien l’installation d’une convergence des luttes. À l’ère des réseaux transnationaux, il ne suffit plus pour un gouvernement de contenir un mouvement à l’intérieur de ses frontières. L’exemple népalais est à cet égard éclairant. La tentative des autorités de couper l’accès à Internet et aux réseaux sociaux, loin d’éteindre la contestation, a mis le feu aux poudres en provoquant une solidarité internationale massive, accélérant la chute du gouvernement. Au Maroc, les institutions politiques demeurent plus stables, la monarchie conservant des mécanismes de contrôle et d’absorption de la contestation. Les mobilisations y produisent moins d’effets immédiats sur le pouvoir central, mais elles n’en sont pas pour autant insignifiantes. Leur impact se joue davantage sur le temps long, à l’échelle de l’opinion publique nationale et internationale, en contribuant à modifier les cadres de perception.
Toutefois, si ces révoltes peuvent peser sur les pouvoirs en place, elles ne sont ni mécaniquement victorieuses ni politiquement neutres. Les pouvoirs savent aussi apprendre, s’adapter et, surtout, récupérer. Avec, en Europe, une captation croissante de certaines colères sociales par les droites radicales qui transforment des mobilisations initialement transversales en leviers électoraux, voire en outils de recentrage autoritaire.
► Comment le drapeau de One piece en est-il devenu le symbole planétaire ?
Il aurait été difficile de trouver un meilleur symbole que ce drapeau One Piece qui incarne le ralliement et cette convergence des luttes de la GenZ. Le héros de ce manga lutte contre les inégalités, le racisme, les violences sexuelles, l’autoritarisme… des causes qui animent la GenZ. Ce drapeau symbolise la liberté et la volonté d’aller contre le système, mais de manière un peu joyeuse accompagné d’une espèce de famille globale avec laquelle on partage les mêmes idées et avec qui on va tisser des liens forts. Ce symbole facilement identifiable était nécessaire pour faire circuler ce mouvement sur les réseaux sociaux. Il condense trois idées résumant bien la GenZ : la liberté, la loyauté choisie et le défi joyeux à l’ordre établi. ■
PROPOS RECUEILLIS PAR ARNAUD MALAISÉ
