PAR HÉLÈNA CADIET
Alors que les nouveaux programmes de l’Éducation nationale qui se mettent en place déconsidèrent l’enfant comme sujet en imposant des rythmes et savoirs applicationnistes, la question d’une domination des adultes sur les enfants se pose aussi sous l’angle de multiples violences.
L’infantisme, selon Laelia Benoit1, pédopsychiatre et sociologue, est « un ensemble de préjugés systématiques, de stéréotypes envers les enfants et les adolescent·es ». Il s’appuie sur l’adultisme qui, d’après Gabrielle Richard2, sociologue et chercheuse, désigne le rapport de pouvoir « dans un contexte social où ce sont les adultes qui détiennent les privilèges d’un point de vue légal, social, politique et économique ».
L’enfantisme se définit par Claire Broutille3, fondatrice du collectif enfantiste, comme « un mouvement visant à redéfinir la place et les droits des enfants dans la société », comme le féminisme pour les femmes.
L’enfant que l’on n’écoute pas
Loin des clichés répandus de l’enfant dit roi ou tyran, les chiffres nous renvoient à une autre réalité. La Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (Ciivise) compte 160 000 victimes de violences sexuelles par an. Dans huit cas sur dix, l’agresseur est un membre masculin de la famille. Cette violence n’est qu’un des visages manifestes d’un continuum de l’exercice d’une domination adulte ancrée dans un système patriarcal qui muselle les enfants. Ainsi, alors que sept enfants sur dix parlent de ce qu’iel a subi, un tiers est accusé de mentir et quatre sur dix ne recoivent aucune aide.
Quand iel s’exprime politiquement, l’enfant, l’adolescent·e est sitôt dénigré·e. En témoignent les réflexions méprisantes subies par les jeunes mobilisé·es pour le climat – Greta Thumberg en étant l’exemple probant – dont les peurs et colères sont pourtant légitimes. Les enfants seraient des citoyen·nes incompétent·es face à des adultes expert·es par essence. Tout pédagogue ou éducateur·ice ayant déjà mis des jeunes en capacité de réfléchir et d’agir affirme au contraire qu’iels ont très tôt des aptitudes politiques.
Quand iel questionne le genre ou la sexualité, l’enfant, l’adolescent-e ne trouve pas non plus d’espace pour s’exprimer, parce qu’on refuse simplement son questionnement de la « normalité », ou parce qu’on ne prend pas au sérieux son ressenti, son cheminement. L’imposition de la binarité de genre et de l’hétérosexualité, la négation de la capacité d’autodétermination peuvent se révéler d’une extrême violence, comme c’est le cas pour les mineur-es intersexué-es ou trans.
La jeunesse subit ainsi, sans avoir son mot à dire, les conséquences des normes et des politiques menées par des adultes.
L’enfant que l’on doit dresser
L’idée remonte à l’Antiquité : l’enfant serait un être mauvais par nature qu’il faut éduquer, dresser. Elle se concrétise encore aujourd’hui dans les violences éducatives ordinaires que sont la moquerie, l’isolement, l’ignorance, la privation, l’humiliation, les coups… Alors qu’il apparaît évident que les conflits entre adultes doivent se régler autrement que par la violence, aujourd’hui encore on estime cette réponse légitime contre un e enfant.
Ces habitudes trouvent appui dans les décisions et discours politiques. « Dès le plus jeune âge, tu casses, tu répares, tu salis, tu nettoies, tu défies l’autorité, on t’apprend à la respecter. » C’est ainsi que Gabriel Attal défend la nouvelle loi sur la justice des mineur∙es qui fait reculer l’éducatif pour donner place au punitif en supprimant l’excuse de la minorité. « Voilà une classe qui se tient sage », c’est ainsi qu’est commentée la vidéo des adolescent:es de Mantes-la-Jolie. agenouillé·es sous la contrainte d’une police armée, pour avoir manifesté.
Cet autoritarisme s’exerce d’autant plus fortement sur la jeunesse racisée et précarisée. Les « délinquant·es » issu·es des quartiers populaires considéré·es comme des menaces perdent leur statut d’enfant. Fatima Ouassak4 parle de «désenfantisation », un processus subi également par les enfants de migrant·es ou les mineur·es non accompagné·es (MNA).
L’enfant que l’on ne protège pas
La Convention internationale des droits de l’enfant, que la France a signée en 1990, garantit des droits. Mais seulement 66 % des enfants ont connaissance de l’existence de ces droits.
Quel bilan peut-on faire des politiques publiques en matière d’enfance ? L’ordonnance de 1945 placait la responsabilité de la protection des mineur·es au niveau de l’État et donnait la primauté à l’éducation sur la répression. En 1983, la décentralisation renvoie l’autorité aux départements, creusant de fortes inégalités territoriales. L’aide sociale à l’enfance (ASE) emploie de plus en plus d’intérimaires. Aucune priorité n’est donnée aux enfants les plus fragiles qui voient défiler les professionnel·les et attendent la mise en place des mesures prononcées. Le système tend encore à privilégier le lien avec la famille, institution sacrée, au détriment parfois de la sécurité des victimes. Abandonné·es, iels ont statistiquement des parcours d’insertion sociale difficiles et seront plus fortement exposé·es à la violence à l’âge adulte. Les faits d’actualité dans les foyers, les établissements scolaires, les crèches, les accueils périscolaires montrent aussi que ne pas donner de moyens et de formations aux métiers de l’enfance, c’est ouvrir la possibilité de la maltraitance. L’État ne protège pas, maltraite, instrumentalise, construit les bases systémiques de la domination et la valide.
L’apparition récente du #metooecole vise à dénoncer ces violences qui dénotent d’un mépris pour la jeunesse et les métiers qui l’accompagnent.
Finalement, on estime que ces négligences coûtent 35 milliards par an à la société. L’exigence d’un budget ambitieux dès maintenant serait un choix de justice et de raison.
Initier une déconstruction nécessaire
Dénoncer la responsabilité de l’État ou compter sur les professions de l’enfance – ce qui ferait peser cette charge majoritairement sur des femmes ne peut suffire. Il s’agit de rompre un continuum, de lutter contre des processus qui appartiennent aussi à la sphère privée. Dans une société violente, où chaque adulte a pu être victime, où l’usage du pouvoir d’adulte est facilité par un système conçu pour que le recours à la domination s’impose, les comportements violents contre les enfants sont impunis, voire banalisés et donc autorisés. Le parallèle avec le patriarcat est patent.
Beaucoup relèvent donc d’une déconstruction, en acceptant de réviser sa vision de l’enfant, de relire sa propre enfance. Il faut chercher à se défaire d’un modèle hiérarchique, vertical que nous critiquons aisément lorsqu’il est imposé entre deux groupes d’adultes. Il s’agit d’aller vers une relation plus équilibrée avec un e enfant considéré e comme sujet. Cela veut dire remettre en cause des préjugés sur l’autorité, l’obéissance… Il faut bien sûr exiger des moyens humains et financiers pour les services publics de la santé, de l’éducation, de la justice, mais aussi guestionner des gestes qui peuvent sembler anodins: poser la main sur un enfant sans avoir son consentement, diffuser sa photo sans son autorisation, fouiller ses affaires sans son accord, demander d’appliquer au lieu d’autoriser les questionnements… Ces simples habitudes qui participent involontairement à faire de l’enfant un objet.
Ce que nous dit l’enfantisme, c’est qu’il est temps de regarder la manière dont nous traitons les citoyen·nes de demain. Faire le choix de prendre soin plutôt que de réparer. Favoriser l’autonomie de pensée. En privé comme dans nos métiers. Et si c’était là un premier geste militant?
NOTES:
- Laelia Benoit, Infantisme, éditions Seuil, 2023.
- Gabrielle Richard, Protéger nos enfants, Binge Audio Éditions. 2024
- Claire Broutille, Enfantisme : il est temps de respecter les enfants, éditions La Mer Salée, 2025.
- Fatima Ouassak, La puissances des mères : pour un nouveau sujet révolutionnaire, éditions La Découverte, 2020.
