Gloria Origgi est philosophe et directrice de recherche au CNRS. Elle éclaire le concept de vérité dans l’information et dans le débat.
► En quoi les infox, désinformations, vérités alternatives sont-elles des dangers pour la démocratie ?
Premièrement, il serait faux de croire que l’on passerait complètement d’une ère de la vérité à une nouvelle ère remplie de mensonges : la désinformation a toujours existé. Par ailleurs, l’accès à une information qualitative, objectivée et éloignée, voire indépendante des pouvoirs politiques n’a pas toujours été la règle, loin s’en faut. Et cela dans des sociétés pourtant démocratiques, comme en Europe. Néanmoins, les évolutions récentes bouleversent les choses de façon inquiétante.
Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que pour que la démocratie fonctionne, elle doit permettre au dissensus d’exister. Une fois qu’il existe, le rôle des institutions est justement de l’organiser. Cette organisation du dissensus est l’essence de la démocratie. Pour cela, seul un socle commun rend possible l’existence d’un débat utile à la démocratie. Il ne s’agit pas de définir ce socle ni de gommer les positions très divergentes qui peuvent exister pour faire société : tout le monde a sa place et la liberté de penser n’est pas négociable. Par contre, ce socle doit être un socle partagé : pour permettre à des points de vue très divers de se confronter, le commun est une base indépassable du débat démocratique.
Cet impensé qu’est la question du socle commun dans l’existence de la démocratie est central pour comprendre le danger de la désinformation. Car la transformation des canaux d’information, la rapidité de la diffusion et la question de qui la diffuse rendent désormais possible la création de réalités individualisées. Ces réalités existent en parallèle, ne se croisent jamais et donc ne provoquent pas de discussions : elles coexistent sans confrontation.
C’est parce que les infox, la désinformation ou les vérités alternatives individualisent les récits, et donc défont ce socle commun, qu’elles mettent à mal la démocratie.
► Comment allier croyances, valeurs, vérités et doutes raisonnables dans la réception de l’information aujourd’hui ?
La vérité est un concept très complexe. D’autant plus que si elle n’est pas corrélée à l’expérience, au vécu, elle est assez désincarnée. On peut répéter E=MC2 comme vérité, mais peu nombreuses sont les personnes à pouvoir le démontrer pour le valider ou a minima expliquer les processus qui en ont fait une vérité scientifique.
L’enjeu se situe donc plus au niveau de ce que j’appellerais la qualité de l’information. Sans qualité, il n’y a pas de vérité possible : il faut redonner un sens à la qualité des contenus informationnels.
Il s’agit donc d’appréhender la réception de l’information sous ses angles qualitatifs : qui produit l’information, quels sont les processus de validation des contenus… ? Toute information devrait être soumise à des procès équivalents à ceux qui ont cours par exemple dans la recherche scientifique. Ce n’est malheureusement plus le cas, ou alors pour une partie de plus en plus réduite – structurellement comme au niveau des personnes censées la fournir – de l’information dispensée. Ce sont pourtant ces critères de qualité qui lui permettent de jouer pleinement son rôle de nourriture du débat démocratique.
J’ai beaucoup travaillé sur le Covid et c’est un moment très révélateur de ce point de vue. Le Président prenait ses décisions après consultation d’expertes et d’experts. L’absence de débat démocratique menant à la validation de cette expertise scientifique, à partir de laquelle étaient prises les décisions politiques, a nourri la défiance. Là où des processus clairs et transparents auraient amené à la reconnaissance de la qualité de l’expertise et donc à une plus grande validation populaire, à l’instar de ce qui s’est mis en place en Norvège.
Au-delà de la validation qualitative se pose une question nouvelle à l’heure des réseaux sociaux. Le problème ne tient malheureusement plus seulement à ce qui est vrai ou faux. Le problème se situe aussi au niveau de l’utilité de l’information. Un grand nombre de ce qui circule n’amène aucune plus value à l’existant, voire est complètement inutile du point de vue des savoirs, du débat démocratique… Tout ce qui pollue nos espaces de cerveaux, car c’est bien une pollution intellectuelle, limite notre capacité individuelle et donc collective à réfléchir.
Pour faire face à ces problématiques, l’école a un rôle énorme à jouer : c’est un enjeu de formation citoyenne urgent et incontournable.
► Quelle place politique peut prendre la vérité dans un contrepouvoir face aux propagandes d’extrême droite ?
Il faut d’abord se garder de toute polarisation, qui est une tendance très lourde de la période. Il faut refuser la construction d’un « parti du vrai », versus un « parti du mensonge ». Cette façon de pratiquer fracture aussi le socle commun que j’ai déjà évoqué et obère le débat.
En ce qui concerne spécifiquement l’extrême droite, elle s’est principalement construite sur le ressenti plutôt que sur le réel. Les exemples sont légion : « je ne me sens plus en sécurité », « je vois bien que l’immigration ou l’islam progressent», « les étrangers et étrangères sont plus aidé·es que les Françaises et les Français »… Il ne s’agit pas de dire que le ressenti est un élément négligeable, loin s’en faut. C’est un élément important politiquement : le vécu est une source évidente de détermination des choix individuels. Mais les ressentis ne correspondent pas forcément à la réalité. Quand ce n’est pas le cas, on crée une vision du monde, voire un monde déconnecté du réel. Même si, dans la tête des gens, « c’est le réel ».
C’est donc le rôle de la vérité que de s’opposer au ressenti. D’où l’importance, comme je l’évoquais dans les questions précédentes, d’une validation qualitative de l’information pour créer le socle de débat commun et permettre l’expression d’opinions diverses à partir du réel.
Enfin, en réifiant les ressentis, en en faisant une « vérité » sans réalité qui guide sa politique, l’extrême droite est condamnée à l’incompétence : prendre des décisions politiques à l’aune d’une réalité distordue est au mieux inefficace, au pire contre-productif. ■
PROPOS RECUEILLIS PAR ANTOINE CHAUVEL
