Evars- tout reste à faire

PAR FANNY GALLOT ET CÉLINE SIERRA

Objet de polémique, l’éducation à la vie affective, relationnelle et à la sexualité est entrée en viqueur à la rentrée de septembre. Ce programme a le mérite de donner un cadre aux enseignant·es, qui doivent dorénavant se l’approprier.

Le programme d’éducation à la vie affective, relationnelle et à la sexualité (Evars), entré en application en septembre 2025, se heurte à plusieurs difficultés. Comme le montre l’historien Yves Verneuil, l’« éducation sexuelle » inquiète depuis le début du XXe siècle, car cela touche aux tabous liés à la sexualité que certain es préféreraient cantonner à la sphère privée1. Cela vaut tant pour les familles que pour les enseignant·es : la méconnaissance du contenu de l’Evars, renforcée par de fortes polémiques et des campagnes de désinformation portées par des groupes réactionnaires et d’extrême droite, constitue un frein majeur à sa mise en œuvre, malgré des enjeux éducatifs essentiels. Ce programme « constitue un instrument de prévention des violences, mais aussi un outil d’égalité et d’émancipation »2. Dans l’ouvrage intitulé Evars : sortir des polémiques, ouvrir des possibles, publié aux éditions Syllepse via l’Institut de recherche de la FSU et coordonné par Fanny Gallot, chercheur-ses et acteur-ices de terrain entendent, avec leurs contributions, outiller enseignant·es et parents pour leur permettre de mieux comprendre l’Evars au bénéfice de l’ensemble des élèves.

Sortir des polémiques, ouvrir des possibles

La mise en œuvre sereine de l’Evars repose sur la reconnaissance de son ancrage historique, de son rôle central dans la lutte contre les inégalités de genre et de sexualité et dans la prévention des violences sexistes et sexuelles, ainsi que sur le constat du large soutien des familles face aux offensives réactionnaires; l’ouvrage constitue à cet égard un outil pour renforcer les connaissances, étayer les argumentaires et déconstruire les discours de désinformation. Dans l’introduction du livre, Fanny Gallot résume rapidement les enjeux autour de l’Evars en replaçant notamment cet enseignement dans un contexte d’offensives réactionnaires à l’échelle internationale. L’historien Yves Verneuil retrace ensuite l’histoire longue de l’éducation à la sexualité à l’école en France, soulignant

la permanence des controverses et le déplacement progressif des objectifs, de l’hygiénisme vers l’égalité, le consentement et la prévention des violences. Puis, la politiste Mégane Erbani analyse les mobilisations contre les ABCD de l’égalité (2013-2014) et met en lumière la formation d’alliances militantes « improbables » entre catholiques conservateur-rices et fractions de classes populaires racisées autour de la défense de la famille hétéronormée. De leurs côtés, Elsa Foucraut et Mélanie Mermoz montrent, à partir de l’expérience de la FCPE en Seine-

Saint-Denis, que l’information et la formation des parents constituent un levier décisif pour lever les réticences et contrer la désinformation anti Evars. À partir d’une enquête sociologique, Zoé Le Meilleur s’intéresse quant à elle aux réactions des garçons face à l’Evars et montre que les résistances masculines constituent un enjeu pédagogique central pour travailler les normes de genre et prévenir les violences. Puis, c’est en tant que collaboratrice parlementaire que Mathilde Millat analyse les résistances institutionnelles portées par la droite et l’extrême droite, en montrant comment le Parlement devient un espace stratégique de légitimation des discours et revendications des associations conservatrices. Sophie Abraham, Sarah Hamoudi-Wilkowsky et Céline Sierra exposent l’engagement de la FSU-SNUipp en faveur de l’Evars et soulignent les difficultés concrètes rencontrées par les enseignant·es, entre manque de formation, pressions politiques et injonctions contradictoires, tandis qu’Isabelle Louis et Charlotte Clément du Planning familial des Hauts-de-Seine (92) reviennent sur les formations qu’elles mettent en œuvre concrètement dans les établissements scolaires. Ensuite, à partir d’une enquête de terrain effectuée à l’occasion d’un stage à la FSU-SNUipp, Prunelle Duqué, Natanaël Gosnat et Vicky Guillard cartographient et caractérisent précisément les remontées de tensions et/ou de conflits venant des parents auprès de la FSU- SNUipp pour finalement souligner qu’il s’agit la plupart du temps de doutes, plus que d’hostilité. Enfin, à l’aide d’un tableau, le groupe de travail Evars de la FSU-33 répond aux principaux arquments des anti Evars. Pour conclure, le sociologue Gaël Pasquier souligne que, si le programme Evars constitue une avancée importante, son effectivité reste largement conditionnée à des moyens institutionnels, à la formation des personnels et à un soutien politique clair face aux pressions conservatrices. Cet ouvrage n’offre pas de ressources précises pour monter des séances et des séquences qui existent par ailleurs3; il vise plutôt à resituer les enjeux du programme, donner confiance aux collèques et du même coup rassurer les parents. Cependant, il s’agit à présent de travailler aux contenus pédagogiques pour mettre en œuvre le programme.

Un programme à s’approprier, mais comment ?

Fait plutôt rare dans les programmes scolaires actuels, dans le préambule du programme Evars est clairement inscrit que « les professeur [es] conçoivent et organisent collégialement la mise en œuvre pédagogique [du programme] ». Cette invitation à la collégialité est un point d’appui pour demander expressément aux hiérarchies du temps de travail défini dans le cadre des obligations réglementaires de service pour s’approprier le programme, concevoir les programmations des séances et leur contenu. Dans le second degré, le travail de coordination met en jeu plusieurs catégories de

personnels dont les enseignant·es qui ont la responsabilité de la mise en œuvre, mais aussi les infirmières et les assistantes sociales qui ont jusqu’à maintenant souvent été parmi les premières à défendre l’éducation à la sexualité en milieu scolaire ; il s’adresse également aux CPE, lien important entre personnels et élèves, qui reçoivent, aiguillent, accompagnent les réalités parfois violentes des élèves.

Si le programme constitue un point d’appui, sa mise en œuvre reste freinée par le manque de temps reconnu pour le travail collectif pourtant nécessaire, 8 mars 2025, lors de la Journée internationale des droits des femmes.

l’insuffisance de formation des enseignant·es, une méconnaissance persistante de ses contenus et une sous-estimation des ressources pédagogiques pourtant disponibles. Au-delà de l’effectivité des trois séances annuelles spécifiquement dédiées, tous les programmes disciplinaires peuvent constituer des prolongements à l’Evars et c’est d’autant plus important que nombre de supports sont encore empreints de stéréotypes de genre ou relatent des violences y compris sexuelles… Par exemple, l’étude de la mythologie conduit les élèves à travailler sur des textes qui dépeignent des scènes de nonconsentement, d’esclavage, de viols, où les femmes et certains hommes sont majoritairement dominé·es : si l’enseignant·e n’aborde pas le sujet pour contextualiser, permettre aux élèves de penser, de comprendre et de questionner ce qui est en jeu, alors les séances d’éducation à la sexualité seront vaines. Et, ce qui est vrai en littérature l’est tout autant en sciences, où il est important, par exemple, d’orienter la connaissance du corps non pas vers ce qui distingue les femmes des hommes, mais vers ce qu’ils ont en commun. Ainsi les élèves comprennent que les caractères sexuels se différencient progressivement tout au long de la croissance du fœtus à l’âge adulte, apprennent l’existence des personnes intersexes leur donnant alors une place sociale. Les planches « Entre les jambes » du centre Hubertine Auclert sont particulièrement bien faites et sont téléchargeables gratuitement4 . En somme, l’égalité femmes-hommes, la lutte contre les discriminations se travaille dans l’ensemble des disciplines. Au-delà, c’est dans le quotidien de l’école et des classes que se déploient les enjeux de l’Evars dans la mesure où le bienêtre individuel et relationnel, l’égalité et la prévention des violences se construisent au fil des interactions ordinaires de la vie scolaire.

En définitive, comme l’écrit Gaël Pasquier en conclusion de l’ouvrage : « Il ne s’agit pas tant de savoir si on peut parler de sexualité avec des enfants, mais d’envisager comment il est possible de le faire de manière adaptée à leur âge, de façon à leur permettre de saisir des enjeux parfois complexes mais essentiels pour elles et eux. »5 En d’autres termes, lever les tabous en distinguant les comportements de découverte des enfants de la sexualité adulte, afin de permettre, par des apprentissages progressifs, des relations et une sexualité choisies et épanouies. ■

NOTES :

  1. Verneuil Yves, Une question « chaude ». Histoire de l’éducation sexuelle à l’école (France, XXe – XXIe siècle), Lausanne, Peter Lang, « Exploration. Éducation : histoire et pensée », 2023, 536 p.
  2. Voir l’introduction de l’ouvrage, p. 11.
  3. Les liens vers l’article ressources de la FSU-SNUIPP, le dossier de la FSU qui est paru dans le dernier Pour et les digipads du groupe de Gironde seront disponibles dans l’article en ligne sur le site ecoleemancipee.org
  4. www.centre-hubertineauclert.fr Entre-les-jambes
  5. Voir la conclusion de l’ouvrage, p. 127.