Si l’on continue à peser la politique comme on pèse des tomates, si l’on continue à compter les voix comme des centimes, alors oui, c’est la fin de la politique. Et peut-être, bientôt, la fin de la démocratie tout court. » La formule de Pablo Pillaud-Vivien, journaliste à Regards, exprime à quel point le débat budgétaire en cours est révélateur de la crise politique et démocratique. Sur fond de censure ou non-censure, ordonnances, compromis et trocs divers, réunions plus ou moins secrètes, nous assistons à un triste feuilleton. Ces budgets (État et Sécurité sociale) ont déià un petit surnom : « Frankenstein », pour souligner leur mode de fabrication. À l’heure du bouclage de ce dossier, nous ne savons pas comment cela se terminera.
Il ne s’agit pourtant pas d’un simple rendez-vous annuel institutionnel. Les orientations budgétaires de l’État et de la Sécurité sociale ont un sens politique, en termes d’égalité, de justice sociale, de répartition des richesses, d’accès aux droits fondamentaux… Une chose est sûre, le projet de budget auquel s’accrochent Macron et son gouvernement, au-delà de petites concessions fantoches, cherche à épargner les riches, les grands groupes et à imposer une cure d’austérité au plus grand nombre.
La suspension ou plutôt le décalage de la réforme des retraites se monnaye notamment contre l’aggravation de la désindexation des pensions qui se cumule avec le gel des prestations sociales, le matraquage fiscal des retraité-es, la taxation des maladies de longue durée, la suppression de plusieurs milliers de postes dans la fonction publique, le doublement des franchises médicales, la baisse du budget de la santé, l’absence de taxation des ultra-riches, le maintien des aides qui profitent surtout aux grandes entreprises et donc à leurs actionnaires, le maintien de l’inaction climatique, les menaces confirmées sur la culture et l’information…
La nécessaire confrontation
Cette cure d’austérité est présentée comme inéluctable en utilisant à nouveau la peur de la faillite de l’État en raison d’une dette incontrôlée. Il s’agit d’un « épouvantail », comme l’analyse Nolwenn Neveu, « comparable au mauvais remède d’un médecin aggravant la maladie. » Elle propose plutôt de « s’interroger sur ce [que la dette] permet de financer ».
Romaric Godin éclaire l’impasse dans laquelle les néolibéraux se sont engouffrés avec cette « politique néolibérale de soutien aveugle au capital ». Le pouvoir entend couper toujours plus dans les dépenses sociales pour maintenir à flot les aides au capital. Or, ces coupes affaiblissent la croissance déjà en berne et diminuent les recettes. « C’est un cercle vicieux infernal. » Ce capitalisme, qui ne veut rien céder, rend illusoire de penser que des compromis puissent se bâtir dans l’intérêt de la population sans confrontation forte. Comme le dit Romaric Godin, il n’est qu’à voir les réactions face à la taxe Zucman : « Ne pas jouer la confrontation revient à accepter la loi du capital. Jouer la confrontation nécessite d’engager une sorte de bras de fer très dur avec lui, car il est lui aussi en tension. »
Cette séquence budgétaire confirme, une fois de plus, que le capitalisme se révèle pour ce qu’il est : une impasse prédatrice mortifère. Elle doit donc être aussi un moment où le mouvement social, et en particulier le syndicalisme de lutte et de transformation sociale, éclaire les enjeux et apporte des réponses en termes d’alternatives comme de mobilisations. « L’objectif de notre syndicalisme est la rupture avec le capitalisme dans lequel il faut parvenir à enfoncer un certain nombre de coins stratégiques. » C’est ce que déclinent Marie Haye et Christophe Hélou: un programme de transition! En tout cas, les lignes de ce que pourrait être un budget juste avec des mesures permettant au moins de freiner les inégalités et d’enrayer l’orientation délétère des gouvernements néolibéraux en matière budgétaire.
Il est d’autant plus important de populariser ces alternatives, de rester fermes sur nos exigences et de construire les mobilisations, que l’extrême droite est en embuscade. Personne ne sous-estime cette menace, mais concéder toujours plus aux néolibéraux risque au contraire de lui constituer un tremplin vers le pouvoir. Seule une alternative claire de rupture avec le modèle néolibéral, conjuguée à une dynamique populaire, permettrait d’endiguer la menace du RN et d’ouvrir d’autres horizons sociaux, féministes et écologiques.
MARIE HAYE, ARNAUD MALAISÉ, SOPHIE ZAFARI
