Tous les six ans, les élections aux chambres d’agriculture (ECA) sont un rendez-vous important pour le monde agricole. L’occasion d’en comprendre les enjeux et de faire un état des lieux des forces syndicales en présence.
PAR Laurence Marandola, porte-parole nationale de la Confédération paysanne
À l’heure où nous écrivons ces lignes, les résultats officiels n’ont toujours pas été annoncés par notre ministère de tutelle, et les bureaux et président.es de chambre n’ont pas encore tous été élu.es. Quelle complexité administrative explique cette lenteur ? À moins que ce ne soit une stratégie gouvernementale pour donner le temps à la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA) d’amortir les résultats ? S’il faut rester prudent dans l’analyse, on en connaît les grandes lignes. Les résultats des élections agricoles 2025 marquent un tournant.
En agriculture, le pluralisme syndical et le système de représentativité/légitimité sont historiquement construits par et pour le modèle FNSEA. Tant par le mode de scrutin (prime majoritaire de 50 % définie par décret et non dans la loi), que par les collèges à la chambre d’agriculture (sièges au Crédit agricole, Groupama…) ou encore dans la répartition des financements.
Jusqu’en 1981, le ministère de l’Agriculture n’autorisait aucune autre organisation paysanne que le tandem composé par la FNSEA et les Jeunes Agriculteurs (JA) à se présenter aux élections. Ce n’est qu’à partir de 1983 que les élections furent ouvertes au pluralisme. Depuis, les règles ont régulièrement évolué mais restent construites en faveur du syndicat majoritaire.
Les enjeux de ces élections concernent directement les chambres d’agriculture mais vont bien au-delà :
✔ prise de pouvoir concrète : orientation politique du système agricole et alimentaire local, accompagnement technique grâce aux compétences et moyens accordés aux chambres d’agriculture, diffusion d’un modèle via les outils juridiques et de communication à disposition.
✔ Mesure de l’audience des organisations syndicales à vocation générale d’exploitant·es agricoles pour le collège 1 et celui des organisations de salarié·es pour le collège 3.
✔ Gain de légitimité − via l’accès à la représentativité − valable pour 6 ans au niveau régional et national (25 départements avec un score >10 %).
✔ Financement des syndicats.
Les règles et résultats des ECA structurent le rapport de force général et participent directement au verrouillage du système agricole et alimentaire.
Le « syndicalisme majoritaire » se fissure
Avec une hausse de 2,45 % de la participation, cette élection a mobilisé davantage que les précédentes, mais plus d’un.e électeur.ice sur deux ne s’est pas exprimé.e.
La Confédération paysanne stabilise et élargit son électorat. Avec 20,65 % des suffrages, elle réalise le deuxième meilleur score de son histoire après 2001 (27,75 %). Elle progresse de 0,61 %, et en nombre de voix, alors même que le corps électoral agricole continue de se réduire (-50 000 électeur.ices en six ans). Le syndicat décroche trois nouvelles chambres d’agriculture, en Ardèche, en Corse*et en Guyane, et garde celle de Mayotte, où le scrutin a été reporté d’un an. Nous dépassons 30 % des voix dans 16 départements. En divisant les listes d’union FNSEA-JA par 2 puisque ce sont deux syndicats, la Conf’ est même le premier syndicat dans 17 départements, une avancée significative.
Dans d’autres départements, les résultats ne sont pas à la hauteur des espoirs et des énergies mobilisés. Mais, partout, la Confédération paysanne a déposé des listes et mené campagne avec son projet. Le contexte politique n’a pas joué en notre faveur, avec une petite musique favorable aux populismes, aux solutions simples et à la recherche de boucs émissaires.
Cette élection acte surtout le recul historique de la liste d’union FNSEA-JA, qui tombe pour la première fois sous la barre des 50 % des voix. En perdant environ 9 points par rapport à 2019, le syndicalisme majoritaire se fissure après quarante ans de domination. Le modèle qu’il défend semble de plus en plus contesté. La perte de majorité absolue conduit aujourd’hui ses dirigeant·es à user des stratégies les plus diverses pour contourner les résultats des votes. Par des recours, des pressions, la liste FNSEA-JA tente de reprendre des chambres là où elle a perdu le collège 1 (celui des chefs d’exploitation), contribuant à augmenter la défiance à l’encontre des syndicats et amoindrir la portée des votes. Vague air de ressemblance avec l’épisode des législatives 2024, coup de boutoir à la démocratie.
La Coordination rurale (CR) remporte le collège 1 dans 14 départements et réalise une progression en augmentant son score pour atteindre plus de 29 %, franchissant un nouveau palier. Ces résultats sont très contrastés en fonction des territoires et laissent apparaître des lignes de fracture au sein même du syndicat. Cette progression est clairement liée au rejet de la FNSEA et à l’instrumentalisation des colères paysannes, alors que le travail de fond sur le terrain en termes de propositions n’existe pas. En réalité, les positions de la CR pour l’agriculture ne sont pas du tout alternatives à celles de la FNSEA. Leur vision libérale de l’agriculture est pratiquement la même, tout comme les velléités d’affaiblir le droit du travail, la protection sociale (des paysan·nes et salarié·es en agriculture) et de s’asseoir sur les règles environnementales (réintroduction de pesticides…) La Coordination rurale rafle en partie le mécontentement de paysan·nes qui ne se sentent pas soutenu·es par la FNSEA et qui rencontrent des difficultés sur leur ferme, dans un contexte général de forte progression des idées d’extrême droite. Ses méthodes populistes à coup de « laissez-nous travailler », repli sur soi, de méthodes violentes et ciblant les « escrolos » donnent néanmoins peu de réelles perspectives aux paysan.nes. Ses méthodes trouvent un large écho dans des médias complaisants.
Le score du Mouvement de défense des exploitants familiaux (Modef) baisse aux alentours de 1,34 %.
Défendre une autre voie pour l’agriculture
Malgré de fortes différences d’un département à l’autre, la Confédération paysanne gagne du terrain, consolidant son positionnement syndical et sans faire aucune concession sur le projet de société qu’elle défend.
Un·e paysan·ne sur cinq s’est exprimé·e en faveur de ce projet syndical, modèle de résistance face à l’agro-industrie. Une position qui résiste, qui exprime une autre voie pour l’agriculture et un autre type d’accompagnement pour les paysan·es.
Au-delà des résultats de ces élections, cette campagne a renforcé la vivacité du réseau, les liens sur le territoire et la complémentarité entre les échelons locaux et nationaux. Cette dynamique est à cultiver pour nous rendre plus fort.es, au sein même du mouvement social. Car l’agenda politique, antidémocratique et économique ultralibéral qui se déroule sous nos yeux ne pourra être contré que par une construction et des actions collectives très larges pour faire valoir l’intérêt général, la voix des paysan.nes, travailleur.euses et citoyen.nes. La Confédération paysanne réaffirme son engagement pour mener ces batailles sur le terrain et dans les institutions.
*À la tête de la Confédération paysanne en Corse, militant engagé depuis 20 ans, Pierre Alessandrini a été assassiné le 18 mars dernier.