Gégory Bekhtari : Islamophobie : sortir du déni

samedi 23 mars 2019  |  par  ÉÉ FSU  | 

Islamophobie. Je pourrais répéter cinquante fois ce mot, comme autant de personnes tuées lors de l’attentat de Christchurch par un terroriste d’extrême droite, que cela ne suffirait toujours pas, loin s’en faut, à compenser le silence sur ce sujet depuis de très nombreuses années, dans la société française mais aussi dans notre propre fédération.

La FSU a publié un communiqué pour condamner l’attentat terroriste et affirmer son combat contre l’islamophobie et c’est une très bonne chose. Mais je suis bien obligé de constater que nous parlons d’un phénomène suffisamment fort et ancré dans nos sociétés, dans notre vie quotidienne, dans l’air du temps, pour avoir provoqué un passage à l’acte terroriste et un massacre et pourtant je n’ai aucun souvenir que nous ayons jamais soutenu publiquement la moindre une initiative ou le moindre appel à ce sujet ces dernières années. Nous avons seulement à notre actif sur cette question la rédaction d’une formule dans le zoom laïcité rédigé lors du dernier congrès. En tant que membre du CA DL, je suis bien placé pour savoir que notre intervention contre les autres formes de racisme, contre la xénophobie qui touche les migrants ou les Roms est elle, bien réelle et concrète. Alors pourquoi cet angle mort ? Oui pourquoi ?
Je tiens à préciser que je ne vise personne. Il y a eu des camarades dans toutes les tendances, dans tous les syndicats nationaux pour nous expliquer qu’il ne fallait surtout pas employer ce terme, que c’était dangereux, et d’autres camarades pour nous convaincre que la bonne synthèse, celle qui faisait l’équilibre, c’était de n’en rien dire, ou si peu.
Pourtant la barbarie du terrorisme islamiste n’est pas et n’a jamais été une bonne raison pour ne pas condamner l’islamophobie, de même que la barbarie de la politique coloniale de l’État d’Israel n’est pas et n’a jamais été une bonne raison pour ne pas condamner l’antisémitisme. Une barbarie ne peut pas en cacher une autre.
Aujourd’hui nous savons que l’islamophobie peut tuer. Aujourd’hui j’ai peur. La moitié de ma famille est d’héritage musulman. Je sais maintenant qu’ils vivent potentiellement avec une cible de fusil automatique sur le front, et moi aussi, et toutes les personnes qui peuvent être identifiées comme musulmanes.
On sait parce que cela a été documenté, que l’idéologie qui a poussé le terroriste à accomplir son massacre est née et s’est développée sans obstacle en France : ce sont les théories de l’envahissement, du grand remplacement, qui sont diffusées et tournent en boucle dans les médias, portées par des figures (Eric Zemmour, Alain Finkielkraut, Marine Le Pen et tant d’autres) qui norment de plus en plus les discours politiques mais aussi les discours du sens commun, ce qu’on entend tous les jours dans la bouche de Monsieur et Madame tout le monde.
Le gouvernement ne fait rien, il laisse se propager des discours de stigmatisation et de haine qui ne sont que la première étape vers la violence physique, on le sait, tout l’histoire du racisme nous en a donné la leçon. Pire, ces politiques sécuritaires et liberticides d’état d’urgence suite aux attentats terroristes islamistes, menées sans la moindre préoccupation des conséquences délétères qu’elles pouvaient avoir, en ciblant les musulmans comme une catégorie menaçante et dangereuse en soi, ont légitimé le ressentiment et la parole racistes, en plus des interminables « discussions » sur absolument tout ce qui a trait à l’islam de près ou de loin, tenues dans des termes de dénigrement systématique, qui nous sont imposées dans le débat médiatique à intervalle régulier.
Il suffit de voir la dignité et le sens des responsabilités exemplaire de la première ministre néo-zélandaise, Jacinda Ardern, suite à l’attentat, pour se rendre compte que ceux qui nous gouvernent en France ne sont pas à la hauteur des dangers du moment et proposent des solutions qui font le lit de la montée de l’extrême droite et de son accession au pouvoir.
J’aimerais seulement sincèrement, que, quand vous aurez du temps de cerveau disponible (et je sais que c’est rare quand on a les responsabilités des membres de cette assemblée), vous preniez juste quelques minutes pour vous demander pourquoi la lutte contre l’islamophobie n’a pas été prise à bras le corps jusqu’à maintenant par notre fédération. Oui, pourquoi ? Vendredi soir un rassemblement contre l’islamophobie et en hommage aux victimes de l’attentat de Christchurch aura lieu à République à 19h. Comme elle l’a fait pour le rassemblement contre l’antisémitisme du 19 février, il me semble légitime que la FSU appelle à y participer sur le principe, peu importe les modalités. J’avoue qu’a priori je ne vois pas pourquoi il en serait autrement.
Je vous remercie.


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