Le souffle de la révolte - le jazz

lundi 11 mars 2019  |  par  École Émancipée  | 

Est-ce vraiment une coïncidence qui fait naître le jazz à peu près au
même moment que débute la Révolution russe en 1917 ? Notre ami et
camarade Nicolas Béniès(1) ne le croit pas. L’ère des guerres et des
révolutions si cruellement inaugurée par la Grande Guerre a ouvert
grand le champ des possibles dans lequel s’engouffre le souffle de la
modernité. Le jazz en est un des marqueurs fondamentaux.

Il n’en reste pas moins qu’il n’est pas simple de déterminer
véritablement l’acte de naissance d’une musique que l’on appelle
d’abord de multiples noms pas toujours très bienveillants. Le terme
jazz lui-même est un mot d’argot à forte connotation sexuelle loin
d’être accepté par les musiciens concernés. L’histoire a retenu le
disque de l’Original Dixieland Jass Band (ODJB), paru en avril 1917,
comme étant le premier à se réclamer explicitement du terme. Mais le
jazz n’existait-il pas déjà auparavant ? Et d’ailleurs comment
véritablement définir cette musique ? Quand l’orchestre de James R
Europe débarque sous l’uniforme américain pour remonter le moral des
troupes en France en pleine Grande Guerre, on parle alors encore de
ragtime, mais n’était-ce pas déjà du jazz ? Ces péripéties sémantiques
révèlent surtout le mépris dans lequel cette nouvelle musique était
alors tenue.

Une musique d’acculturation hybride

Les actes de naissance étant fait pour être controversés,
Nicolas Béniès s’attache avec raison à dresser un tableau qui
s’inscrit dans la longue durée pour présenter les origines de
cette musique révolutionnaire. Née des ghettos noirs de la
Nouvelle Orléans et d’ailleurs – rien ne semble finalement bien
assuré en la matière – cette nouvelle façon de faire de la
musique mixte des traditions d’origines très diverses qui ont
fusionné dans le chaudron de la condition d’esclave. Mélangeant
des éléments empruntés tant aux Européens qu’aux vestiges de
cultures africaines, voire même amérindiennes, puisant par la
suite dans celles des ghettos de toutes les minorités,
espagnoles, juives ou italiennes, le jazz, nous dit en
substance Nicolas Béniès, est une sorte de produit
d’acculturation hybride. Prenant la suite du blues, cette
musique fondamentalement urbaine s’inscrit dans un mouvement
contribuant à forger aux Noir-es américain-es une identité
collective.

L’ironie de l’histoire veut que le 78t retenu comme le premier
disque de jazz ait été réalisé par un orchestre composé de
blancs, italo-américains, une autre catégorie de dominé-es qui
pouvaient se reconnaître dans cette musique de réprouvé-es. Le
racisme des maisons de production explique aussi cette mise à
l’écart des musiciens noirs dans les premiers
enregistrements.

L’histoire d’un marché

L’histoire du jazz, note justement Nicolas Béniès, ne peut se
réduire à celle de ses productions enregistrées même si
évidemment, la modernité du jazz est aussi liée à celle des
progrès technologiques contemporains qui ont permis sa
diffusion. Ils ont aussi eu tendance à travestir la mémoire de
sa genèse.

Nicolas Béniès, qui ne perd guère ses réflexes d’économistes, nous
rappelle que l’histoire du jazz est aussi celle d’un marché. Un marché
ouvert par la diffusion des disques 78t aux mains de capitalistes, pas
toujours honnêtes – la mafia n’est jamais loin –, qui vont, après
s’être aperçu de l’existence d’une demande émanant d’un public noir,
avoir tendance à segmenter, ségréguer en fait, artificiellement le
marché.

Rien de tel en Europe où le jazz débarque à la fin de la guerre et
explose littéralement. Un public jeune et blanc identifie cette
musique noire à la promesse d’un nouveau monde débarrassé de l’horizon
de la guerre et porteur de nouvelles libertés. Les avant-gardes
artistiques s’en saisissent, l’associant à la découverte contemporaine
de « l’art nègre ». Les artistes américains sont accueillis partout en
des tournées triomphales, c’est à bien des égards l’âge d’or du
jazz. Le mot, débarrassé de toute connotation péjorative, s’impose
comme signe d’une modernité triomphante et joyeuse, porteuse d’espoir.

Une histoire connectée

Cet essai vient clôturer une série de livres publiés précédemment et
consacrés chacun à un épisode particulier de l’histoire du jazz. Le
souffle de la révolte, comme les autres, est accompagné d’un CD
permettant, si on est néophyte ou peu coutumier de la musique de cette
époque, de se familiariser avec l’objet du délit. C’est bien souvent
en se déhanchant qu’on se surprend à lire cet ouvrage fourmillant
autant d’anecdotes pittoresques que de références savantes relevant de
l’histoire culturelle et/ou économique ou encore sociale dont nous
n’avons donné dans ce mince compte-rendu qu’un modeste aperçu. Car, et
c’est tout l’intérêt de cet essai, il est moins au final une
contribution à l’histoire du jazz qu’à une histoire connectée du
premier XXe siècle à travers le jazz. Et ça en fait un livre
passionnant.

Stéphane Moulain

1) Nicolas Béniès est le directeur de publication de L’école
émancipée.

➢ Nicolas Béniès, Le souffle de la révolte 1917-1936 : quand
le jazz est là, C&F éditions, 29 €


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