Bolsonaro : la vague brune arrive au Brésil

lundi 11 mars 2019  |  par  École Émancipée  | 

La victoire de Jair Bolsonaro aux élections brésiliennes d’octobre 2018 n’est que le plus récent épisode d’une vague brune à l’échelle planétaire. On observe ces dernières années un essor spectaculaire de l’extrême droite réactionnaire, autoritaire et/ou fasciste : elle gouverne dans beaucoup de pays du monde. Parmi les exemples plus connus : Trump (USA), Modi (Índe), Urban (Hongrie), Erdogan (Turquie), ISIS (l’état Islamique), Salvini (Itálie),Dutertre (Philippines) et maintenant Bolsonaro (Brésil).

Dans chaque pays, cette extrême droite a des caractéristiques propres : dans beaucoup de cas (Europe, États Unis, Inde, Birmanie) les ennemis – c’est-à-dire les boucs émissaires – sont les Musulman-es et/ou les immigrant-es ; dans quelques pays musulmans, ce sont les minorités religieuses (Chrétiens, Juifs, Yezhids). Dans certains cas, prédomine le nationalisme xénophobe et le racisme ; dans d’autres, le fondamentalisme religieux. Au Brésil, c’est la haine pour la gauche, le féminisme, les homosexuel-les. Malgré cette diversité, il y a quelques traits communs à la majorité, sinon à tous : l’autoritarisme, le nationalisme intégral – « Deutschland über alles » et ses variantes locales : « America First », « O Brasil acima de tudo », etc. –, l’intolérance religieuse ou ethnique (raciste), la violence policitico/militaire comme seule réponse aux problèmes sociaux et à la criminalité. La caractérisation comme fasciste ou semi-fasciste peut s’appliquer à certains, mais pas à tous. Par contre, le concept de «  populisme  », souvent utilisé par les médias, ne veut rien dire et ne sert qu’à créer la confusion.

Comment expliquer ce spectaculaire essor de l’extrême droite ? C’est difficile de proposer une explication générale pour des phénomènes tellement différents, expressions de contradictions spécifiques à chaque pays ou région du monde. Mais comme il s’agit d’une tendance planétaire, il faut du moins examiner quelques hypothèses.

Une « explication » à rejeter serait celle qui attribue aux vagues migratoires, notamment aux États-Unis et en Europe, l’essor des droites radicales. Les migrant-es sont le prétexte commode, le fonds de commerce utile des forces xénophobes et racistes, mais nullement la « cause » de leur succès. D’ailleurs, l’extrême droite prospère dans beaucoup de pays – comme par exemple le Brésil – sans qu’il soit question d’immigration.

L’explication la plus évidente, et sans doute pertinente, c’est la crise financière du capitalisme, qui va provoquer, à partir de 2008, dépression économique, chômage, marginalisation sociale. Ce facteur a sans doute été important pour rendre possible la victoire d’un Trump ou d’un Bolsonaro, mais est bien moins valable pour l’Europe : dans des pays riches, parmi les moins atteints par la crise, comme l’Autriche ou la Suisse, l’extrême droite est très puissante, tandis que dans les pays les plus affectés par la crise, comme l’Espagne ou le Portugal, c’est la gauche et le centre gauche qui sont hégémoniques, et l’extrême droite reste encore faible.

Ces processus se passent dans des sociétés capitalistes où le néo-libéralisme domine depuis les années 80, détruisant les liens sociaux et les solidarités, approfondissant les inégalités sociales, les injustices et la concentration des richesses. Sans oublier l’affaiblissement de la gauche communiste suite à l’écroulement du soi-disant « socialisme réel », sans que d’autres forces de gauche, plus radicales, réussissent pleinement à occuper cet espace politique.

Ces explications sont utiles, au moins dans certains cas, mais sont insuffisantes. Nous n’avons pas encore une analyse globale pour un phénomène qui est mondial, et qui a lieu à un moment historique déterminé.

Quelques mots sur le dernier épisode de cette « vague brune » planétaire, le phénomène Bolsonaro au Brésil. Il semble le plus proche du fascisme classique, par son culte de la violence et sa haine viscérale de la gauche et du mouvement ouvrier, mais il n’a pas, contrairement à différents partis européens – du FPO autrichien au FN français – des racines dans des mouvements fascistes du passé (dans le cas brésilien, le Parti Intégraliste du Führer Plinio Salgado des années 1930).

Il ne fait pas non plus du racisme sa principale bannière, contrairement à la droite extrême européenne. Certes, il a pu faire quelques déclarations de type raciste, mais ce n’était pas du tout l’axe central de sa campagne. De ce point, il ressemble plutôt au fascisme italien des années 1920, avant l’alliance avec Hitler.

Si l’on compare Bolsonaro avec l’extrême droite européenne, on voit plusieurs différences significatives :
- l’importance du thème de la « lutte contre la corruption », vieux cheval de bataille de la droite conservatrice au Brésil, depuis les années 50. Bolsonaro a réussi à manipuler la légitime indignation populaire contre les politicien-nes corrompu-es. Ce thème n’est pas absent dans le discours de la droite extrême européenne, mais est loin d’occuper une place centrale.
- la haine pour la gauche, ou le centre-gauche (le PT brésilien) a été un des grands thèmes mobilisateurs de Bolsonaro. On le trouve moins en Europe, sauf chez les forces fascisantes des ex-démocraties populaires. Mais dans ce cas, il s’agit d’une manipulation (diabolisation) qui se réfère à une expérience réelle du passé. Rien de tel au Brésil : le discours violemment anti-communiste de Bolsonaro n’a rien à voir avec la réalité brésilienne présente ou passée. C’est d’autant plus surprenant que la Guerre froide est finie depuis des décennies, l’Union Soviétique n’existe plus, et le PT n’a évidemment rien à voir avec le communisme (dans toutes les définitions possibles de ce terme). Parmi les mesures contre la gauche : le programme « école sans Parti », c’est-à-dire la purge des enseignant-es des écoles et des universités suspects de tendance progressiste.
- tandis que l’extrême-droite européenne dénonce la globalisation néo-libérale, au nom du protectionnisme, du nationalisme économique, contre la « finance internationale », Bolsonaro a présenté un programme économique ultra-libéral : plus de marché, ouverture aux investissements étrangers, privatisations, et un total alignement sur la politique nord-américaine. Cela explique sans doute le ralliement massif des classes dominantes à sa candidature, une fois constatée l’impopularité évidente du candidat de la droite traditionnelle (Geraldo Alckmin).

Ce qui est commun à Trump, Bolsonaro et la droite extrême européenne, ce sont trois thèmes d’agitation socio-culturelle réactionnaire :
- l’autoritarisme, l’adhésion à un homme fort, un chef, capable de « restaurer l’ordre » ;
- l’idéologie répressive, le culte de la violence policière, l’appel au rétablissement de la peine de mort et à distribuer des armes à la population pour sa « défense contre les criminels » ;
- l’intolérance avec les minorités sexuelles, en particulier les personnes LGBTI. C’est un thème agité, avec un certain succès, par des secteurs religieux réactionnaires, soit catholiques (en France),soit néo-pentecôtistes (Brésil).

Ces trois thèmes, avec « le combat contre la corruption », ont été décisifs pour la victoire de Bolsonaro, notamment grâce à la diffusion massive de fake-news par les médias sociaux (reste à expliquer pourquoi tant de personnes ont cru à ces mensonges grossiers ?). Mais il nous manque encore une explication convaincante de l’incroyable succès, en seulement quelques semaines, de sa candidature, malgré Ia violence, la brutalité de ses discours de guerre civile, sa misogynie, son absence de programme et son apologie éhontée de la dictature militaire et de la torture.

Comment lutter ? Hélas, il n’y a pas de formule magique pour combattre le fascisme. Il faut sans doute construire au Brésil une large coalition en défense des libertés démocratiques. Il existe déjà, depuis le coup d’état qui a renversé la présidente élue Dilma Roussef en 2016, deux coalitions larges : une plus modérée, le Front Brésil Populaire, proche du Parti des Travailleurs, incluant la Centrale syndicale (CUT) et le Mouvement des paysans sans-terre (MST) ; l’autre, plus radicale, le Front Brésil sans Peur, proche du Parti du socialisme et de la liberté, incluant le Mouvement des Sans Toits (MTST) et d’autres mouvements sociaux. Ces deux fronts ont des programmes différents, mais unissent leurs forces dans le combat contre les oligarchies dominantes.

Il faut aussi prendre en compte que le système capitaliste, surtout en périodes de crise, produit et reproduit constamment des phénomènes comme le fascisme, les coups d’état et les régimes autoritaires. La racine de ces tendances est systémique, et l’alternative doit être radicale, c’est-à-dire anti-systémique. En 1938, Max Horkheimer, un des principaux penseurs de l’école de Francfort de la Théorie Critique, écrivait « si vous ne voulez pas parler du capitalisme, vous n’avez rien à dire sur le fascisme ». En d’autres termes, l’antifasciste conséquent est un anticapitaliste.

Michael Löwy, Directeur de recherche ÉmÉrite au CNRS


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