L’irruption des possibles

mardi 19 février 2019  |  par  École Émancipée  | 

Lourdes de la force d’inertie et de la division syndicales, lourdes aussi de combats sans victoire, face à un libéralisme qui sévit depuis des décennies, les équipes militantes étaient à la peine. On pensait que la population était découragée : les salarié-es, résigné-es, étaient sidéré-es par un pouvoir indétrônable aux logiques capitalistes indépassables.

Mais un mouvement social a tout balayé : une partie de la population s’est soulevée et le gouvernement a marqué le pas. En cela, la séquence est déjà historique.

Évidemment, les Gilets jaunes n’ont pas tout inventé : ils ont repris des revendications que nous, syndicalistes, portions depuis longtemps, car nous partageons la nécessité de justice sociale et d’intérêt commun. Évidemment, nous ne nous retrouvons pas forcément dans tous les aspects de ce mouvement, mais là n’est pas la question. Il est remarquable car il est inédit : ancré profondément dans les territoires, il s’inscrit dans la durée, il renouvelle les modalités d’actions (de l’occupation jour et nuit de ronds-points aux manifestations le samedi, sans grève), il concerne des populations jusque-là invisibilisées, et pour certain-es, il s’agit de leur première « entrée en protestation ». C’est un mouvement inédit aussi par sa force de diffusion. L’utilisation efficace des réseaux sociaux permet de s’organiser mais aussi de diffuser largement, au-delà des frontières, un message simple et percutant : le gilet de survie pour les populations qu’on ne voit pas, qui ne comptent pas, anonymées et rassemblées derrière cet uniforme d’égalité.

La force de diffusion, c’est aussi la contagion : la détermination des GJ transmet un regain d’énergie, le mouvement social essaime. Petit à petit, les mobilisations se succèdent : certaines sectorielles, syndicales ou non (comme les Stylos rouges), des collectifs ou autres coordinations voient le jour. Les lycéen-nes aussi, dans la rue en décembre, et qui sont violemment réprimé-es par la police : humiliée, tabassée, cette jeunesse n’oubliera pas la façon dont ce pouvoir a cherché à faire taire la contestation.

Toute la séquence sociale est ainsi marquée par la répression inqualifiable dont elle fait l’objet : ce gouvernement rejeté et ce président haï n’ont plus que la répression pour gouverner  : blessé-es graves, mutilé-es, condamné-es, la violence d’État aura marqué le quinquennat Macron, sans réussir à bâillonner la contestation.

Une contestation qui dure, mais ne s’étend pas suffisamment. Le gouvernement vacille, gagner le bras de fer et imposer une autre ligne politique serait donc possible ? Peut-être, s’il s’agissait d’un élan général. Mais la généralisation de la contestation nécessite l’implication des organisations syndicales dans le mouvement. Or elles n’en sont pas : elles observent, scrutent, hésitent, analysent, mais n’en sont pas réellement. Qu’attendent-elles ? Maintenant, le mouvement ouvrier organisé a la responsabilité de s’adresser au mouvement des GJ, de faire converger toutes les forces pour gagner.

Mais les syndicats sont pour l’instant absents. Ce mouvement social populaire a déjà permis des reculs du gouvernement, mais cela s’est fait «  sans eux  ». Si la bascule ne se fait pas et que la généralisation du mouvement ne se réalise pas, il sera dit que c’est «  à cause d’eux », du moins faute d’avoir essayé.

Les syndicats jouent gros, ils risquent de laisser passer l’occasion d’une victoire sociale et de faire la démonstration de leur inefficacité. Se penseraient-ils immortels ?

Véronique Ponvert

le 25 janvier 2019


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