Élections aux États-Unis : Trump plie, mais ne rompt pas

lundi 28 janvier 2019  |  par  École Émancipée  | 

Les élections de mi-mandat aux États-Unis sont traditionnellement un mélange de référendum pour ou contre le Président en exercice, et d’enjeux locaux. Les résultats des dernières en date offrent une image contrastée du paysage et des rapports de forces politiques actuels dans ce pays. Le Parti Républicain perd la majorité à la Chambre des Représentants, mais la conserve au Sénat. Le président Donald Trump, qui a sillonné le pays pour soutenir des candidats républicains victorieux, résiste ainsi en radicalisant sa base électorale, et renforce sa mainmise sur le parti. Son camp tire profit de nombreux dispositifs législatifs qui vont à l’encontre de l’égalité des droits des citoyen-nes devant le vote, pénalisent de facto l’électorat issu des classes populaires et des minorités ethniques et assurent un avantage inique au vote républicain.

Mais il est dans le même temps favorisé par un Parti Démocrate dépourvu de leadership, qui ne présente pas en soi une alternative politique en mesure de susciter un raz-de-marée électoral. L’aile progressiste des Démocrates gagne du terrain, avec notamment l’élection symbolique de deux militantes, socialistes revendiquées, au Congrès – un événement inédit depuis les années 1920 – mais n’est qu’au tout début de son travail d’implantation. Ainsi, à l’issue de ces midterms, malgré l’impopularité de Trump et sa pratique effarante du pouvoir, les conditions garantissant sa défaite aux prochaines présidentielles de 2020 ne sont pas encore réunies.

Une défaite des Républicains ?

Le Parti Républicain a subi d’incontestables revers lors de ces élections de mi-mandat. Alors que la participation était fortement en hausse (48,5 %, soit 12 points de plus qu’en 2014), il obtient 7 millions de voix de moins que les démocrates (45,9 % contre 52,4 %) pour les élections à la Chambre des Représentants. Selon un sondage sorti des urnes effectué par CNN, sa prééminence par rapport aux Démocrates s’effrite pour des électorats clés comme les habitant-es de zones rurales (14 % de plus seulement contre 28 % en 2016) ou l’électorat blanc des États anciennement esclavagistes du Sud (20 % de plus contre 30 % en 2016). Le Parti Démocrate est assuré d’être majoritaire à la Chambre, avec déjà 227 élu-es (+ 34 sièges), contre 198 pour les Républicain-es, et devrait même voir son avance confortée lorsque la totalité des 435 élu-es seront officiellement connu-es.

Quand les Démocrates gagnent au moins sept postes de gouverneur-e (chef-fe de l’exécutif, équivalent du Président à l’échelle d’un État), les Républicains en perdent au moins six. En particulier, les défaites de Scott Walker dans le Wisconsin ou Kris Kobach dans le Kansas sont symboliques de la résistance aux politiques austéritaires et racistes inspirées du trumpisme. Enfin, le Wisconsin, le Michigan, et la Pennsylvanie, les trois États clés qui avaient permis à Trump de remporter la présidentielle il y a deux ans, ont tous des sénateur-trices et des gouverneur-es démocrates à l’issue de ce scrutin.

Radicalisation à droite

Pourtant, malgré de réels déboires, le Parti Républicain ne sort pas écrasé de ces élections. En effet, le Sénat reste majoritairement républicain, et il se pourrait même que les Démocrates perdent jusqu’à 3 sièges. Dans le Texas, le sénateur ultraconservateur Ted Cruz a été réélu face au progressiste Beto O’Rourke qui représentait pourtant une figure du renouvellement du Parti Démocrate, favorable à la couverture santé universelle.

Les victoires d’Andrew Gillum, militant afro-américain soutenu par Bernie Sanders, au poste de gouverneur de Floride, et, en Géorgie, de Stacey Abrams, qui pourrait être la première femme noire élue gouverneure, étaient attendues comme des démonstrations d’un changement flagrant du climat politique intérieur. Elles sont encore très incertaines, puisque le recomptage des votes est encore en cours. Autre exemple symbolique : des terres démocrates comme le New Hampshire, le Massachusetts et le Vermont (où Sanders est élu sénateur indépendant) ont toutes élu des gouverneur-es républicain-es.

Inégalités devant le vote

Ainsi, Trump, qui avait pris le risque de se mettre ostensiblement en avant, tient bon. Même si elle n’atteint pas les 50 % et qu’elle s’est affaiblie, il existe bien une base sociale qui approuve ses mesures ultra-réactionnaires et xénophobes, inspirées par une idéologie protectionniste vis-à-vis des emplois, en particulier industriels, qui seraient menacés par la puissance de la Chine. Des mesures également imprégnées par une islamophobie violente (Muslim Ban), par un suprématisme blanc ancré dans l’histoire esclavagiste du pays (attaques contre Black Lives Matter) ou encore par un nationalisme ethnique qui cible les immigré-es (surtout latinos) comme des criminel-les. Cette politique de la haine et du ressentiment a connu un certain écho en fin de campagne quand le Président a concentré ses attaques sur la « caravane des migrants », une initiative lancée par plusieurs milliers de migrant-es parti-es du Honduras qui veulent entrer ensemble sur le territoire étasunien et remettre ainsi en cause sa politique de fermeture des frontières. Le dernier clip électoral financé par Trump à ce sujet a même été jugé trop raciste par NBC, Facebook et... Fox News !, qui ont décidé de ne pas le diffuser.

Il faut cependant avoir à l’esprit que les performances électorales du Parti Républicain sont aussi la photographie d’un rapport de forces électoral déformé par le poids de mécanismes institutionnels antidémocratiques. Le Sénat par exemple est un cadre qui donne un pouvoir disproportionné aux États ruraux moins peuplés mais bien plus favorables au vote républicain  : en son sein, 16 % de la population américaine est représentée par 50 % des sièges.

D’autre part, le découpage électoral, datant de 2010, est extrêmement défavorable aux Démocrates, et de nombreux élu-es républicain-es, tels Brian Kemp, le concurrent de Stacey Abrams au poste de gouverneur en Géorgie, ont continué lors de leur mandat à redéfinir les limites de leur circonscription de manière à assurer leur réélection. Sa fonction de secrétaire d’État, qu’il a conservée pendant qu’il était candidat, lui donnait la responsabilité de gérer les registres électoraux et la bonne tenue des élections. Il a ainsi fait adopter plusieurs règlements extrêmement procéduriers qui ont permis à l’État de Virginie d’exclure 1,4 million de personnes de ses listes électorales. À cela s’ajoutent d’autres méthodes dissuasives : fermetures de bureaux de vote dans les quartiers populaires et à majorité noire et/ou hispanique, entraînant des heures de queue interminables dans les bureaux restant, machines de vote dysfonctionnelles, etc. Les scrutins ont par ailleurs toujours lieu sur des jours ouvrés. Or, cette année, seules 44 % des entreprises américaines ont accordé du temps à leurs employé-es, sans retrait sur salaire, pour qu’ils/elles puissent aller voter et c’est un record (37 % en 2014).

Avenir du parti démocrate et alternative à gauche

Alors que les résultats de ces midterms sont une preuve que, plus de cinquante ans après l’adoption des Voting Rights Acts qui accordaient l’égalité formelle devant le vote aux citoyen-nes noir-es américain-es, la bataille démocratique pour les droits civiques est toujours d’actualité et concerne même aujourd’hui plus largement les catégories populaires, le Parti Démocrate n’apparaît pas comme un outil efficace pour mener cette bataille. Nancy Pelosi, la responsable du parti à la Chambre et sa future présidente, s’est empressée de tendre la main aux Républicain-es. Incarnation de la ligne ultralibérale et réactionnaire sur de nombreux sujets de la direction du parti, elle assume la fonction de ce dernier qui consiste à se partager le pouvoir avec les Républicain-es dans un régime politique gouverné par des ultra-riches. Toujours très réticente à reprendre des revendications en faveur des classes populaires et des minorités ethniques (couverture santé, école et université gratuites, réforme de la justice criminelle, abolition de la police des frontières...), la majorité des Démocrates n’a pour l’instant ni leader, ni programme, ni stratégie propre face à Trump. C’est à sa gauche que se joue en ce moment le renouvellement et, à terme peut-être, l’alternative, essentiellement incarnée par les premier-es concerné-es par la politique régressive du Président : des femmes, souvent plus jeunes et non blanches, comme la progressiste Ihlan Omar, première réfugiée et musulmane élue à la Chambre, et les militantes de Democratic Socialists of America (DSA) Rashida Tlaib, d’origine palestienne, et Alexandria Ocasio-Cortez (AOC). Tout jeune mouvement politique situé dedans-dehors du Parti Démocrate, il a atteint 50 000 membres en moins de 2 ans, et fait élire, en plus de Tlaib et AOC, une dizaine de militant-es dans des chambres et sénats d’État, une trentaine dans des conseils locaux ainsi qu’un juge à Houston. Il a dans le même temps participé à mobiliser les majorités électorales qui ont imposé en Floride que les ancien-nes détenu-es (plus d’un million) recouvrent leur droit de vote ou que les entreprises high-tech payent une taxe de 300 millions pour financer le logement des SDF à San Francisco. Son rôle croissant dans les mouvements sociaux et dans le soutien à une possible candidature Sanders en 2020 est un des rares espoirs nés de la polarisation en cours dans l’Amérique de Trump.

Grégory Bekhtari


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