Interview de Lorraine Questiaux : À l’intersection de toutes les dominations

vendredi 25 janvier 2019  |  par  École Émancipée  | 

Lorraine Questiaux, est avocate, et membre de la délégation de Paris
du Mouvement du Nid.

ÉÉ : Peux-tu nous parler du Mouvement du Nid en quelques mots ?

Lorraine Questiaux : Le Mouvement du Nid est une des plus anciennes
associations qui militent pour l’abolition de la prostitution et elle
travaille avec les victimes sur le terrain. Elle accompagne entre 8
000 et 9 000 personnes sur toute la France.

Même si à l’origine le Mouvement du Nid a été créé par un prêtre
ouvrier, l’association est aujourd’hui laïque. Elle est aussi
humaniste et féministe. Certaines délégations, comme celle de Paris,
portent aussi la lutte des classes dans leurs actions.

Elle a la particularité de fonctionner quasi exclusivement autour de
bénévoles ce qui la place dans une démarche assez atypique par rapport
à des associations plus professionnalisées. Cela permet de créer un
réel rapport citoyen entre des personnes abîmées et celles qui les
accompagnent.

ÉÉ : Qu’a apporté la loi de 2016 dans la
lutte contre le système prostitutionnel ? En
quoi a-t-elle aidé les personnes victimes de
la prostitution ?

LQ : Cette loi est une conquête considérable dans la lutte contre le
système prostitueur, c’est une immense victoire pour nous. Elle acte
le fait que la prostitution est une violence, qu’elle n’est ni un
choix, ni un métier. C’est une relation marchande, fruit d’une
domination que l’on peut assimiler à un viol tarifé. Cette loi repose
sur trois axes. D’abord la sensibilisation et la prévention, avec la
mise en place d’une politique d’éducation et de prévention de la
prostitution qui intègre la lutte contre la marchandisation des corps.

Nous pouvons maintenant aller dans les écoles et parler d’intégrité
des corps, expliquer que la prostitution est basée sur une relation
inégale entre les êtres humains. Il s’agit de révéler ses réels
mécanismes. Ensuite, l’accompagnement des victimes est renforcé,
l’accès à certains droits comme au logement, au séjour, à certains
revenus, est facilité. Elle acte aussi la mise en place d’un parcours
de sortie de la prostitution adapté à chaque victime. Enfin, sur le
plan juridique, elle acte la création d’une infraction de prostitution
d’autrui et l’abolition du délit de racolage. La prostitution est un
marché qui, comme tout marché, existe car il y a une demande. Il
s’agit de faire cesser la demande et de renverser la responsabilité
des personnes prostituées vers les clients. Pour nous, les effets de
cette loi sont positifs.

ÉÉ : Pourquoi des associations comme
Médecins du Monde se sont opposées et
s’opposent encore à cette Loi ?

LQ : D’abord, les associations qui s’opposent à cette loi ne sont pas
nombreuses. La pénalisation des clients aurait pour effet de
vulnérabiliser les victimes, s’il était question de n’importe quel
autre type de violence, ce discours ne serait pas tenable. Les
discours tenus par les opposant-es ne sont pas étayés par les
faits. Dans les pays où les clients ne sont pas pénalisés, où la
prostitution est réglementée, les violences contre les personnes
prostituées sont plus importantes que dans les autres pays.

Chez les personnes prostituées, il a été difficile de croire en cette
loi. Il y a eu de la crainte et de la réticence parce que l’État les a
abandonnées pendant des années.

ÉÉ : En quoi la lutte contre la prostitution
peut-elle être liée à celle contre les violences faites aux femmes ?

LQ : La question de la prostitution est évidemment liée à la question
des violences faites aux femmes. La prostitution est une question
genrée : entre 80 % et 90 % des personnes prostituées sont des femmes
et 99 % des clients sont des hommes. C’est un symbole de la domination
patriarcale de notre société, la prostitution existe pour permettre
aux hommes d’assouvir leurs désirs. Elle repose sur une double
conception de la féminité, la femme pure, mère et les autres,
responsables de leur condition, qui peuvent être des objets sexuels
pour les hommes. Ce ne sont pas les valeurs que nous voulons défendre.

Mais elle a aussi à voir avec une autre forme de domination, 90 % des
personnes prostituées sont étrangères ou d’origine étrangère. La
prostitution parachève un système qui valide les inégalités entre les
êtres humains.

Il faut aussi faire le lien entre l’exploitation sexuelle de la
prostitution et l’exploitation économique. La prostitution est à
l’intersection de toutes les dominations, genre, race et classe. Les
personnes prostituées sont en première ligne du système de violences
de notre société, quand on questionne aussi le système patriarcal et
capitaliste qui exploite les corps et les âmes. La prostitution nous
concerne toutes et tous.

Interview réalisée par Amandine Cormier


Navigation

Recherche par thème

118/342
40/342
51/342
342/342
81/342
64/342
23/342
26/342
104/342
20/342
64/342
245/342
218/342