Effondrement : déjà trop tard ?

mercredi 5 décembre 2018  |  par  École Émancipée  | 

Depuis plusieurs mois apparaît une nouvelle doctrine auto-désignée sous le terme de collapsologie qui se présente comme l’étude de l’effondrement de la civilisation industrielle et de ce qui pourrait lui succéder. Elle a pris son essor depuis la publication en 2015 du livre de Pablo Servigne et Raphaël Stevens, Comment tout peut s’effondrer : petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes.

Se présentant comme une discipline balbutiante, elle vise à croiser différents savoirs scientifiques pour démontrer l’imminence d’un effondrement de nos sociétés et présenter les manières d’y faire face(1). Le choix du terme effondrement (collapse) pour désigner le proche avenir des sociétés humaines a la vertu de tirer très fort le signal d’alarme, confirmant ce que de nombreux-euses chercheur-es et militant-es disent depuis bien longtemps. En cela, si cette alerte est toujours la bienvenue, elle apporte peu à ce qu’on sait déjà concernant le réchauffement climatique, l’emballement des phénomènes en cours, la destruction des espèces ou l’ampleur inégalée des pollutions. Elle confirme également l’idée, qui n’est pas non plus nouvelle, qu’on n’a pas à faire à une simple « crise environnementale  », mais à un phénomène global, systémique, qui va s’accélérant, et qui est en partie, en partie seulement, irrémédiable.

Le réel débat commence sur l’explicitation des causes et des alternatives à la catastrophe. Or, cette explicitation posait déjà problème chez le père tutélaire de la collapsologie, Jared Diamond, dont le livre Effondrement qui connut un grand succès (Nicolas Sarkozy, Edouard Philippe et Nicolas Hulot en firent leur livre de chevet…) utilise la métaphore de l’île de Pâques, selon laquelle la multiplication des habitant-es de cette île aurait provoqué la destruction de leur écosystème. On retrouve cet accent mis sur la cause démographique pour expliquer les catastrophes environnementales chez les collapsologues contemporains qui marquent leur intérêt pour les théories de Malthus. Si la question démographique ne peut être écartée, elle permet bien souvent de faire l’impasse sur d’autres cadres d’analyse. Or, pour Pablo Servigne, « concernant les causes [de l’effondrement], chacun a sa théorie et ça se chamaille tout de suite. C’est pareil pour les solutions à envisager. »(2) Mieux vaut en effet alors ne pas se chamailler, ce qui permet d’être « cité par des prêtres catholiques, par des militaires, [d’être] invité à l’Elysée et aussi par le MEDEF belge et suisse, par la ferme du Goutailloux de Tarnac, etc. Personnellement, je trouve ça chouette d’aller rencontrer tous ces gens pour aller capter l’air du temps. »(3).

Ce qui étonne à la lecture des nombreux entretiens donnés par Pablo Servigne, c’est, outre son refus d’analyser les fondements de l’effondrement, l’écart entre la description du présent et la faiblesse des pistes pour y faire face. Non pas que l’exercice soit aisé mais, néanmoins, certain-es auteur-es qui pensent en termes d’effondrement envisagent comment repenser les luttes de classes au XXIe siècle à partir de cette situation inédite dans l’histoire de l’humanité (4) ou appellent à une insurrection des sociétés civiles(5).

Malgré l’ampleur des critiques qu’on peut adresser à certains «  collapsologues », on ne peut cependant que prendre au sérieux leur signal d’alarme. Reste à faire vivre des alternatives qui luttent contre les causes des catastrophes en même temps qu’elles nous préparent à y faire face.

Vincent Gay

1) Voir en particulier le site http://www.collapsologie.fr/

2) « Effondrement ou autre futur ? Entretien avec Pablo Servigne », Contretemps, 6 mars 2018.

3) Idem.

4) Renaud Duterme, De quoi l’effondrement est-il le nom ?, Editions Utopia, 2016

5) Christophe Bonneuil, « Climat et effondrement : « Seule une insurrection des sociétés civiles peut nous permettre d’éviter le pire », Bastamag, 16 octobre 2018


Navigation par Thèmes