Les organisations à l’épreuve de la spontanéité

mercredi 5 décembre 2018  |  par  École Émancipée  | 

Le 8 septembre dernier, près de 150 000 personnes défilaient dans les rues de 130 villes et villages autour de mots d’ordre simples : «  changer le système, pas le climat » ou encore « dans nos rues pour le climat ». Un mois après, le 13 octobre, les cortèges étaient à peine moins denses et nombreux. Il s’agit à ce jour des plus grosses mobilisations jamais organisées en France sur la question climatique.

Un succès très largement construit en dehors des cadres organisationnels classiques : les grandes ONG environnementales, les collectifs et organisations qui mènent campagne sur la question climatique, les syndicats et des organisations comme ATTAC ont certes largement appuyé ces manifestations. Mais, elles se sont surtout préparées ailleurs. Une confirmation supplémentaire du fait que, de plus en plus souvent, le démarrage d’une mobilisation échappe et déborde les organisations ? Quel rôle, alors, peuvent jouer des organisations syndicales dans ce contexte ?

Répondre à ces questions implique au préalable de les reformuler, en prenant un peu de distance avec le grand récit de la spontanéité. Ou plutôt : il est nécessaire de s’accorder sur ce que recoupe réellement la spontanéité, a fortiori si elle est pensée en opposition aux organisations.

Ainsi, le grand récit de la spontanéité des mobilisations – entonné désormais régulièrement (au démarrage du mouvement contre la loi travail, en mars 2016) – estil une manière, pour des actrices et acteurs divers de justifier et rendre légitime ce qu’ils et elles entreprennent, à une époque où les organisations (partidaires, syndicales, associatives) sont volontiers décriées.

Pour le dire autrement : bien souvent, celles et ceux qui vantent la «  spontanéité » d’une mobilisation nous parlent plus de ce qui « doit être » (à leurs yeux) que de ce qui est (ou que de ce qui a été). C’est pour autant le signe évident d’une volonté forte de déborder les organisations, et de construire des formes de mobilisation qui échappent aux organisations. Il est donc absolument indispensable de prendre au sérieux ce désir manifeste d’autonomie. Mais il est tout aussi nécessaire de porter un regard distancié sur la réalité de ce qui s’est passé. Sans cela, la spontanéité sera renvoyée à ce qu’elle est dès lors qu’on la sépare du lent travail d’organisation : un surgissement aussi imprévu et bref que stimulant, qui ne nous semble sans précédent que parce qu’il n’a aucun lendemain.

« Organisationalité diffuse »

L’absence d’organisation est évidemment un mythe. Mais l’organisation peut prendre des formes très différentes : elle peut prendre la forme des organisations, mais elle peut aussi se faire par d’autres canaux. L’utilisation des réseaux sociaux, d’outils tels que Discord (forum de discussion en ligne utilisé au départ par des gamers), les groupes Whatsapp ou Telegram permet de prendre en charge le travail de préparation d’une mobilisation nationale sans passer par le truchement d’une fédération syndicale ou d’une association nationale. Ces outils permettent de trouver des débouchés organisationnels immédiats à la méfiance vis-à-vis des organisations. De telle sorte que cette dernière se traduit (en même temps qu’elle est permise) par une «  organisationalité diffuse » : nous sommes de plus en plus nombreuses et nombreux à nous organiser, mais nous ne le faisons plus nécessairement dans le cadre d’organisations instituées.

Ainsi, la participation à l’organisation d’une mobilisation (qu’il s’agisse d’une marche, d’une campagne, voire d’actions de plus haute intensité tel que le blocage d’une mine de charbon) ne requiert plus, comme préalable, d’appartenir à une organisation. Adhérer à une association, à un syndicat ou à un parti politique n’est plus la porte d’entrée privilégiée vers le travail d’organisation.

Bien sûr, ces glissements posent de nombreuses questions. Les organisations savent s’inscrire dans la durée, et peuvent penser des stratégies de long terme. Les agrégats plus informels ont plus de mal à passer cette épreuve et ont plus volontiers tendance à privilégier les questions tactiques et à organiser des « coups », quitte à les répéter. Par ailleurs, en particulier en matière climatique, la méfiance envers les organisations se traduit souvent par une mise en avant des actions individuelles comme forme privilégiée de changement. S’il ne s’agit plus d’éteindre le robinet en se brossant les dents, mais d’affirmer (pour reprendre le nom d’une campagne au succès croissant) que « ça commence par moi ».

L’individu au centre ?

Que l’individu soit le point de départ de toute mobilisation et action efficace en matière climatique ne va pourtant pas de soi, a fortiori si on considère que l’individu en serait également le point d’arrivée. Le risque est alors grand de sortir du registre politique pour se situer sur celui de la morale. Les discours sur la spontanéité, en particulier dans leur dimension prescriptive, soustendent souvent une approche dans laquelle il n’y a plus ni rapport de domination ou de pouvoir, ni classe, ni race, ni genre (scories du passé, trop connotées politiquement pour ne pas être suspectes), seulement des individu-es agrégé-es les un-es aux autres.

Il est donc indispensable de penser la spontanéité autrement qu’en l’opposant à l’organisation, et de penser l’organisation autrement qu’en l’opposant aux organisations. Le rôle des organisations pourrait alors être d’ouvrir des espaces de formation, de socialisation politique et de discussions stratégiques, en proposant des formes d’engagements fluides, tout en sachant s’effacer derrière des messages, des revendications, des visages, des voix et des corps qui ne leur appartiennent pas, ne leur ont jamais appartenu et ne leur appartiendront jamais. Les organisations ont également un rôle crucial à jouer en rappelant que nous ne sommes pas tous et toutes égales et égaux, nous n’avons pas toutes et tous les mêmes responsabilités. Les agrégats d’individu-es ne sont pas des ensembles plats, au sein desquels nous convergerions sans obstacle ni différences. Et à rebours : le fait que des individus ne soient pas organisé-es dans une organisation ne signifie pas que l’ensemble qu’ils et elles forment est plus représentatif de la société dans son ensemble. Les marches du 8 étaient ainsi très majoritairement des marches blanches, alors même que les personnes racisées vivant dans les quartiers populaires compte parmi les premières victimes de l’inaction environnementale et climatique (pollution atmosphérique, passoires énergétiques, surmortalité lors des épisodes caniculaires, etc.).

Un rôle essentiel des organisations

Les organisations ont aussi un rôle à jouer, en aidant à penser les chaînes de responsabilité, à pointer du doigt les manières dont nous pouvons agir collectivement pour renverser les rapports de force, à concilier l’affirmation que « ça commence par moi » avec l’acceptation que « ça ne pourra passer que par l’affirmation d’un -ou de plusieurs- nous », et à multiplier les allers-retours entre l’action individuelle et l’action collective.

Enfin, il est évident que les organisations continuent de jouer un rôle central dans le maillage territorial : elles seules sont en mesure de faire changer d’échelle les mobilisations et de s’assurer qu’elles rassemblent à la fois plus de monde, dans plus de villes et de villages, qu’elles soient plus représentatives de la société et qu’elles se structurent autour de messages clairs.

Car c’est là le gros enjeu : afin de durer et d’avoir un impact, il faut parvenir à sortir des grands messages généraux et consensuels. Ceux-ci sont certes indispensables : ils permettent de mobiliser largement, et de trouver des débouchés à une volonté diffuse de descendre dans la rue, à la suite, par exemple, de la démission d’un ministre de l’environnement. Mais, il faut arriver à atterrir sur des revendications un plus précises, pour remporter des batailles concrètes. En matière climatique, Nicolas Hulot lui-même l’a dit quand il a démissionné : l’action pour le climat n’est pas soluble dans le néolibéralisme. Nous devons donc amorcer cette rupture-là – en multipliant les campagnes (telles que celles que 350.org et ATTAC mènent sur le Livret du développement durable et solidaires, par exemple) mais en parvenant également à résister aux autres leviers du projet néolibéral (casse du Code du travail, réformes des retraites, suppressions de poste dans l’Éducation nationale, etc.).

En raison de leur capacité à se mobiliser sur plusieurs fronts à la fois, tout en montrant en quoi tout se tient, les organisations ont là aussi un rôle essentiel à jouer.

Nicolas Haeringer


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