Quelle stratégie pour la justice climatique ?

lundi 3 décembre 2018  |  par  École Émancipée  | 

Le 8 septembre dernier a vu, pour la première fois en France, une
forte mobilisation contre le dérèglement climatique. Celle-ci a
bénéficié, après un été marqué par la multiplication d’événements
climatiques graves, de l’émotion suscitée par la démission de Nicolas
Hulot.

Mais la réplique du 13 octobre est le signe d’un possible enracinement
et d’une inscription dans la durée. Avec à chaque fois plus de 100 000
personnes rassemblées dans les rues de près de 80 villes, ce sont les
marches les plus importantes organisées en France sur la question
climatique, et celles-ci l’ont été en dehors d’un agenda
institutionnel ou du calendrier des principales ONGs. La composition
des marches et de leurs organisateurs fait apparaître un mouvement
jeune, dans sa composition générationnelle, mais également, car
récent, animé en partie par des néo-militant-es. Cependant, et
contrairement au récit médiatique, ce n’est pas l’irruption d’un
mouvement totalement spontané auquel nous assistons : des
organisations comme Alternatiba, ATTAC et 350 ont su se mettre au
service des appels lancés sur les réseaux sociaux. La quasi-absence,
tant dans l’impulsion que dans l’animation des marches, des ONGs
environnementales est par contre un fait notable. La dynamique reste
évidemment fragile et la construction d’un mouvement pérenne nécessite
d’alimenter les débats stratégiques en germe. Car pour construire un
mouvement, celui-ci doit être capable de se doter d’un contenu, de
définir ses adversaires, et de se doter d’une stratégie. Tout l’enjeu
de la période qui s’ouvre.

Quel contenu au mouvement pour la justice climatique ?

L’urgence climatique est un fait : les changements climatiques ne sont
pas un problème pour de lointaines générations futures, c’est un
problème de l’ici et maintenant. La prise en compte de l’urgence et du
caractère systémique doit conduire le mouvement à entériner que lutter
contre le dérèglement climatique n’est pas soluble dans le
libéralisme. D’autre part, le mouvement doit intégrer la question des
inégalités environnementales. À l’échelle planétaire ou plus locale,
tout le monde n’est pas impacté de la même façon par les changements
climatiques et les dégradations environnementales : la lutte contre
les changements climatiques doit être une lutte pour la justice
sociale. De même, il existe des responsables des changements
politiques, les multinationales, les responsables politiques etc.

Et c’est contre eux que doit se diriger notre colère. D’autre part, la
révolution énergétique qui doit être au cœur de notre projet ne peut
être d’abord et avant tout un changement technologique, elle implique
un changement plus global dans tous les secteurs pour avancer vers la
sobriété. Les changements climatiques sont un problème global qui ne
peut trouver de solutions dans des formes de repli local/
national(iste) ; ils appellent au contraire le déploiement d’une
solidarité internationaliste. La résolution, même partielle, de la
question climatique ne viendra que de mobilisations et d’initiatives
massives et multiformes.

De quelques questions stratégiques qui se posent

Même si les changements climatiques appellent à un changement global
de système, ils ne peuvent être seulement un argument dans la
dénonciation globale du capitalisme. Cela pose donc la question de
l’échelle de l’action. En se décentrant par rapport aux enjeux des
COP, les mouvements pour le climat peuvent gagner en ancrage local, à
condition toutefois de ne pas faire du localisme l’alpha et l’oméga de
l’action militante. Les récentes mobilisations contre les grands
projets inutiles ont démontré la force que pouvait avoir la
préoccupation pour le territoire, sa défense, sa préservation et son
amélioration. Or, le nombre limité de communes portant des projets
territoriaux réellement alternatifs illustre les difficultés et les
verrous qu’il faut lever, souvent parce que les réglementations
nationales ou internationales ne sont pas adaptées. Il s’agit donc
d’utiliser les interstices du système tel qu’il existe pour déployer
des alternatives locales, tout en s’appuyant sur elles pour faire
évoluer les réglementations qui empêchent leur généralisation.

Le « comment agir » pose également la question de à qui on s’adresse
et de quelle manière. Les mouvements écologistes s’adressent, plus ou
moins explicitement, quasi exclusivement aux citoyen-nes et aux
consommateur-trices, excluant de fait la question du travail et des
salarié-es, alors que le thème du travail est au cœur des
préoccupations de millions de personnes, à la fois à travers la
question de l’emploi (ce à quoi répond en partie la campagne « Un
million d’emplois pour le climat »), mais également de la qualité du
travail, du sens qu’on lui donne.

Enfin, si on prend au sérieux l’ampleur des changements climatiques,
c’est bien à un changement de civilisation qu’il faut nous
préparer. Ce changement, certains l’envisagent sur le mode de la
préparation à l’effondrement ; d’autres l’imaginent à travers les
bouleversements technologiques. Face à ces options, on doit pouvoir
défendre l’idée que si les effets des changements climatiques sont
déjà là, la catastrophe possible est encore évitable ; autrement dit,
Il est encore temps. Cette option nécessite de construire récits et
discours qui fassent sens pour dessiner un futur à la fois viable et
enviable, en un mot désirable. Transformer les soubassements
énergétiques de notre formidable machine à réchauffer la planète
qu’est l’économie mondiale n’est pas une mince affaire : se limiter à
la mobilisation de savoirs techniques ou à la juxtaposition de dates
de mobilisation et de campagnes à mener n’est pas suffisant pour
donner du sens à la transition désirée. Il faut dès lors approfondir
nos débats et perspectives de transition, non pas seulement d’un point
de vue technique (transition énergétique) ou financier (quelles
sources de financement pour la transition), mais également pour
dessiner ce vers quoi on veut transiter. ●

Vincent Gay et Julien Rivoire


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