Thème 2 : recruter après le master : un dogme à interroger

samedi 17 mars 2018  |  par  ÉÉ-SNES  | 

Depuis la masterisation, voulue par le SNES, les conditions d’entrée dans le métier ne se sont pas améliorées, et nos métiers n’ont pas été revalorisés. Le ministère communique en ce moment sur ses projets de réforme du recrutement. Il devient donc urgent de proposer une alternative solide et crédible et construire un rapport de force susceptible de nous permettre d’atteindre nos objectifs : mieux former plus d’enseignant-es pour les libérer des pressions hiérarchiques et faire réussir toutes et tous les élèves.

Le mandat de recrutement à bac + 6 est-il crédible ?

(permet-il de résoudre la crise de recrutements et de démocratiser l’accès à nos métiers ?)

Enseigner est un métier qui s’apprend et qui exige un haut niveau de qualification. Cela dit, ce haut niveau de qualification ne devrait pas se traduire par un recrutement tardif car recruter après un nombre important d’années d’études supérieures pose le problème de l’éviction d’une partie des étudiant-es au fur et à mesure que le nombre d’années d’études s’élève. C’est le cas pour les femmes : alors qu’elles sont plus nombreuses que les garçons à obtenir un baccalauréat, et qu’elles se dirigent plus nombreuses vers les études supérieures, leur part et surtout leurs chances de réussite diminuent au-delà du cursus licence [1]. C’est aussi le cas pour les étudiant-es issu-es des classes populaires, proportionnellement déjà peu nombreux-ses parmi les bachelier-es généraux-ales [2]. Ils et elles sont ensuite de moins en moins nombreux-ses au fur et à mesure que le nombre d’années d’études augmente [3]. Ce n’est pas, bien entendu, que les masters soient interdits à ces catégories d’étudiant-es, ni que ces derniers soient par nature moins bon-nes que les autres, mais leur auto-éviction des filières longues persiste pour plusieurs raisons, l’une d’elle seulement étant financière, malgré leur accès de plus en plus massif à la licence. Recruter en cours de master ou après le master, c’est donc se priver de la possibilité de recruter les femmes et les étudiants issus des milieux populaires qui auront arrêté leurs études plus tôt.

La crise du recrutement perdure depuis 10 ans. Elle est certainement multifactorielle : le nombre de postes offert aux concours est un élément, mais il n’est pas déterminant (sans quoi leur augmentation entre 2013 et 2016 aurait dû provoquer une augmentation proportionnelle du nombre de candidat-es). Ni les salaires ni l’image du métier ne sont de nature à attirer les étudiant-es. Force est de constater que la masterisation n’a amélioré ni les uns, ni l’autre, mais qu’à partir de 2008, elle a élevé le niveau de diplôme des candidat-es [4] ce qui s’est traduit par une baisse de leur nombre.

Avancer le niveau de recrutement permet à la fois de répondre à la problématique du vivier (en augmentant le nombre de candidat-es potentiel-les ayant les conditions de diplôme requises) et de la démocratisation (en limitant l’éviction des femmes et des étudiant-es issu-es des milieux populaires), contrairement à ce que propose la tendance U&A avec un recrutement après le master. Recruter plus tardivement pour recruter plus ? Avec un tel antidote, on peut s’attendre à un choc anaphylactique !

Recruter à Bac + 6 signifie-t-il augmenter les salaires ou le niveau de qualifications ?

A l’ENS, les élèves normalien-nes sont recruté-es par un concours après deux ou trois années d’études supérieures, acquièrent le statut de fonctionnaire stagiaire et sont rémunérés pendant quatre ans (environ 1250 euros net). A l’École nationale de la Magistrature et à l’École nationale de l’Administration, les élèves recruté-es deviennent fonctionnaires stagiaires et ce n’est également qu’à l’issue de leur parcours de formation que leur est délivré leur diplôme. On peut donc déconnecter niveau de recrutement et niveau de qualifications (la qualification reconnue est certes manifestée d’abord par des titres et des diplômes, mais ces derniers ne sont pas nécessairement ceux du niveau de recrutement : ils peuvent être reconnus en fin de formation).

Une inspectrice des finances publiques recrutée à Bac + 3 a un niveau de rémunération de 2300 €, supérieur à un ingénieur du génie sanitaire recruté à Bac + 5, qui lui gagne 1581 €. Il n’y a donc pas de de corrélation entre niveau de recrutement et de rémunération. D’ailleurs, lorsque le concours a été déplacé en 2008 en fin de master, cela n’a pas entraîné de transformation de la grille mais un déplacement des échelons lors du recrutement de l’échelon 1 à 3. Après le passage à un concours en M1, les stagiaires sont à nouveau recruté-e-s à l’échelon 1, comme quand le recrutement s’effectuait à bac +3. Autrement dit, la masterisation n’a pas entraîné mécaniquement d’augmentation de salaires, ni n’a été un argument qui a permis de négocier une revalorisation.

Un sage-femme ayant un niveau de qualification Bac + 5, a un niveau de rémunération au 1er échelon de 1515.76 €, tandis qu’un magistrat, avec un niveau de qualification Bac + 4, est rémunéré 2580 € net. Il n’y a donc pas de corrélation entre niveau de qualification et de rémunération. D’ailleurs, la grille de la fonction publique n’a que très peu évolué : les qualifications qu’elle reconnaît sont restées les mêmes alors que les qualifications (niveau de diplôme) détenues par les agents ont globalement augmenté. Les évolutions des grilles et la création de sous-catégories s’expliquent davantage par des rapports de force et la reconnaissance sociale dont jouissent certains métiers.

Recruter à Bac + 6 fait-il de meilleur-es enseignant-es ?

Voilà un argument qui nous amènerait éventuellement à relativiser un peu les autres, tant, à l’EE, nous nous battons pour la réduction massive des inégalités scolaires. Mais le recrutement après le master a existé, plusieurs années (entre 2009 et 2014), et les enseignant-es recruté-es dans ces années-là n’ont pas été mieux formé-es. On peut objecter à cela que ces stagiaires ont été jeté-es dans les classes à plein temps avec une formation en plus. C’est en grande partie vraie, mais cela n’explique pas tout : dans le modèle de formation défendu par U&A, la formation est censée avoir lieu en grande partie avant le concours, grâce à des modules de pré-professionnalisation dès la licence, des stages en master, et des épreuves professionnelles aux concours.

A EE, nous pensons que le statut d’étudiant rend impossible la formation professionnelle. Devenir professeur, c’est construire des problèmes professionnels en s’appuyant sur une expérience en construction, des savoirs issus de la recherche en éducation, et des échanges avec des formateurs-trices et des pairs. Mais les étudiant-es sont dans l’impossibilité de construire des savoirs professionnels : ce qu’ils-elles apprennent dans les masters enseignement, ils-elles l’apprennent comme des étudiant-es qui vont être évalué-es (qui vont donc devoir bien dire ce qu’ils ont appris) et non comme des professionnels. Le fait d’être recruté-e induit un changement de posture : d’étudiant-e accaparé-e par sa réussite aux examens et concours, on devient enseignant-e en formation. Sans ce recrutement, on reste un-e étudiant-e se destinant aux métiers de l’enseignement, et parfois, on est en plus préoccupé-e par des difficulté-es financières.

C’est pour toutes ces raisons que nous ne pensons pas qu’il faille « adapter » la formation des lauréat-es déjà titulaires d’un master : si les diplômés de master sont recrutés, et payés pour se former, refaire deux années d’études ne sera pas vécu comme une perte de temps. D’autant moins que s’ils ont une maîtrise importante des savoirs de leur discipline universitaire, ils ne l’ont pas acquise dans le cadre d’une préparation au métier d’enseignant. Apprendre la physique et la chimie pour devenir chercheur ou ingénieur, et apprendre ces savoirs pour les enseigner à des collégiens et lycéens ne revient pas du tout au même. Autrement dit, si des diplômé-es de M2 refont un cursus master complet en revenant vers des savoirs universitaires mais dans une fin de professionnalisation, il est peu probable qu’ils et elles trouveront cela redondant. Par ailleurs, la très grande majorité des jeunes et ancien-nes enseignant-es est en demande de formation disciplinaire plus poussée : pourquoi les diplômés de master ne le seraient-ils pas ?

Recruter avant Bac + 6 dévalorise-t-il symboliquement le métier ?

Recruter tardivement tarit le vivier et exclut en grande partie les femmes et les étudiant-es issu-es des milieux populaires. Il n’y a aucune automaticité ni corrélation entre rémunération, place du concours, niveau de recrutement et niveau de qualification. Les enseignant-es ne sont pas mieux formé-es recruté-es à Bac + 6. Les pré-recrutements ne pourront pas résoudre tous ces problèmes. Pourquoi continuer à revendiquer un recrutement après le master ? Pour voir se réaliser le mandat de l’agrégation revalorisée pour toutes et tous ? EE est attachée au corps unique, de la maternelle à l’université. Nous ne sentons pas déconsidéré-es quand les conditions de recrutement et la grille de rémunération des professeurs des écoles sont alignées sur celles des enseignant-es du 2nd degré, mais nous ne voyons pas non plus de difficulté à revendiquer la suppression – éventuellement progressive – de l’agrégation actuelle, au profit d’un recrutement à la licence suivi de deux années de formation rémunérées donnant lieu à l’attribution d’un master et une agrégation revalorisée.

Raphaël Andere, Elise Baysse, Romain Gentner, Marie Haye, pour École Émancipée


[1] Les femmes représentent 62 % des étudiants inscrits pour la première fois en 2007 en licence ; leur taux de réussite en licence est de 43 % contre 33 % pour les garçons. Au niveau master, elles ne représentent plus que 60 % des effectifs et leur taux de réussite devient inférieur à celui des garçons (57 contre 58 %). Source : « Parcours de réussite en licence et en master à l’université », Note d’information enseignement supérieur et recherche, 13.02, avril 2013.

[2] En 2010 les enfants de cadres représentaient 36,1 % des admis au baccalauréat général, contre seulement 11,6 % pour les enfants d’ouvriers. Les bacheliers généraux s’inscrivent à 52,1 % à l’université hors IUT, et à 13,2 % en CPGE. Pour comparaison, les bacheliers pro ne sont que 13,2 % à s’inscrire à l’université (et aucun en CPGE). Source « L’état de l’enseignement supérieur et de la recherche en France », MESR, n°6, février 2013.

[3] En 2011-2012, les enfants d’ouvriers représentaient 12,2 % des effectifs de licence contre 28,5 % pour les enfants de cadre. Pour le cursus master, les enfants d’ouvriers ne sont plus que 7,5 % contre 33,9 % pour les cadres. Source : Repères et références statistiques, DEPP, MEN, 2012. Des données plus récentes du MENESER sur l’origine sociale des étudiants français en 2013-2014 confirment cette tendance : entre la licence et le master, la part des enfants d’ouvriers baisse de 5 points alors que la proportion des enfants de cadres augmente de près de 6 points.

[4] Les seuls chiffres disponibles portent sur la session 2008 : http://www.education.gouv.fr/cid22732/niveau-diplome-des-candidats-par-concours-par-discipline.html.


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