L’esclavage dans le cinéma français et états-unien…

dimanche 14 septembre 2014  |  par  ÉÉ Revue  | 

Si les cinémas français et états-unien offrent désormais une place à leurs « minorités visibles », notamment issues de la déportation et de la traite négrière aux USA ou de la colonisation en France, il n’en a pas toujours été ainsi.

Invisibles, exotisés ou caricaturés, ils et elles apparaissent en pointillés dans l’histoire du cinéma. De même, la représentation de l’esclavage a évolué, de « Autant en emporte le Vent » à « 12 years a slave »…

En deux ans, trois films états-uniens sur l’esclavage sont sortis : Django unchained de Quentin Tarantino, Lincoln de Steven Spielberg (où Daniel Day Lewis reçut l’oscar du meilleur acteur pour le rôle titre) et 12 years a slave de Steve McQueen, jeune réalisateur britannique de 44 ans.

Ce dernier a obtenu les Oscars du meilleur film et du meilleur réalisateur en 2014, une première pour un réalisateur noir. Ce film est basé sur l’autobiographie de Solomon Northup qui eût un certain succès dans le nord des États-Unis juste avant la guerre civile.

Le cinéma états-unien n’a jamais éludé la question mais a évolué. On est en effet loin de la position ouvertement raciste de D. W. Griffith dans Naissance d’une nation (The Birth of a nation, 1915) ou du ton paternaliste d’Autant en emporte le vent de Victor Fleming (Gone with the wind, 1939).
L’actrice Hattie McDaniel, qui obtint l’Oscar du meilleur second rôle féminin dans ce film pour son rôle de vieille nourrice noire, fut la première femme de couleur à obtenir la célèbre statuette.
Le film évoque de loin le thème de l’esclavage (image idéalisée d’une exploitation sudiste, naissance du Ku-Klux-Klan…), mais au-delà de la comédie romantique son propos tourne plutôt autour de la guerre civile (sans en expliquer les raisons) et de la capacité du Sud à s’en relever.

Pour aboutir à une vision critique de l’esclavage dans le cinéma états-unien, l’image des Noirs devait d’abord changer dans les films. En 1942, dans Casablanca de Michael Curtis, le pianiste Dooley Wilson joue le rôle de Sam qui correspond à ce que faisaient réellement les noirs dans la société états-unienne : il est pianiste dans un bar, chante et dans le film, il est le meilleur ami d’Humphrey Bogart !
Le contexte l’explique : les États-Unis étaient en guerre et il s’agit là d’un film de propagande antinazie. On a besoin de tout le monde et les noirs participent à l’effort de guerre comme les autres.
En 1955, Otto Preminger tourne une adaptation de Carmen, intitulée Carmen Jones, jouée et chantée exclusivement par des afro-américains dont Harry Belafonte.

Il faut attendre L’esclave libre (Band of angels) de Raoul Walsh en 1957, avec Sidney Poitier, grande icône de la communauté afro-américaine, pour que l’esclavage soit dénoncé.

En 1968, Les Chasseurs de scalps (scalphunters) de Sidney Pollack parle à la fois des esclaves noirs et des amérindiens… En 1972, en plein Blaxploitation [1], Sidney Poitier réalise un western sur la guerre de sécession qui aborde donc la question de l’esclavage, Buck et son complice (Buck and the Preacher).

Dans les années 1980, le noir devient « cool » et sympa. C’est le début du succès d’Eddy Murphy. Les acteurs noirs sont alors amenés à partager la vedette avec les blancs, voire à être LES héros du film. Les temps étaient mûrs pour aller plus loin.

En 1989, Denzel Washington, dans Glory (Soldat trip) d’Edward Zwick est la vedette d’un film dont les héros sont une compagnie de soldats nordistes noirs durant la guerre civile.
En tête d’affiche, on trouve Matthew Broderick mais aussi Morgan Freeman. Jefferson à Paris (Jefferson in Paris, 1995) de James Ivory, évoque entre autres les amours de Thomas Jefferson, futur président alors ambassadeur des États Unis durant la Révolution française et de sa servante noire. Amistad (1997) de Steven Spielberg va plus loin en dénonçant le commerce négrier. Il raconte un procès, intenté par les esclaves eux-mêmes pour recouvrer leur liberté.

En 2013, Lincoln de Spielberg raconte comment quelques mois avant la fin de la guerre civile et de sa propre mort, Lincoln fit adopter l’amendement à la constitution qui abolit l’esclavage aux États-Unis.

Le plus abouti reste certainement 12 years a slave de Steve McQueen, puisqu’il décrit la situation de l’intérieur, c’est à dire vue par les esclaves eux-mêmes.

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Et en France ? Ce pays fut l’un des principaux organisateurs du commerce triangulaire [2], mais le cinéma français s’est peu préoccupé du sujet.

Les « minorités visibles » sont longtemps restées absentes du cinéma français. Les quelques films qui évoquent la présence de travailleurs immigrés sur le sol métropolitain sont souvent le fait de réalisateurs proches du PC ; ainsi, on voit un vieil ouvrier arabe toussotant dans le film coordonné par Jean Renoir pour le Front Populaire, La Vie est à nous (1936).

De même on voit dans Un homme marche dans la ville (1950) de Marcello Pagliero, un docker africain au Havre victime d’un accident de travail. Cela change à partir des années 1970. C’est ainsi qu’on a le film antiraciste d’Yves Boisset, Dupont Lajoie (1975).

Leur présence dans le cinéma français aujourd’hui est désormais affirmée : d’Omar Sy à Jamel Debbouze ou d’Aïssa Maïga à Leïla Bekhti.

Et l’esclavage ? Il n’est évoqué que dans de rares films français. Sur les vingt dernières années, on trouve deux films ayant eu du public : Les Caprices d’un fleuve (1995) de Bernard Giraudeau et Case Départ (2011) de Félix Éboué, Thomas N’Gijol et Lionel Steketee [3]. Le Premier se passe en Afrique, juste avant la Révolution française, condamne le racisme et fait l’éloge de la différence. Le second est une comédie qui projette deux frères d’origine antillaise du XXIème siècle en plein XVIIIe siècle et qui se retrouvent donc esclaves.

Deux films, c’est peu. Pourquoi ?
L’histoire de l’esclavage est différent en France et aux États-Unis : les esclaves étaient sur le sol états-unien et leurs descendants y sont toujours. _ Le territoire métropolitain français lui, a directement été peu touché par l’esclavage. Les esclaves étaient déporté-es en Amérique après avoir été capturé-es en Afrique.
Les Français-es métropolitain-es qui ont participé directement à ce crime contre l’Humanité étaient, pour l’essentiel, les bourgeoisies de Nantes, Bordeaux, La Rochelle ou Saint Malo.

C’est en 1794 que Robespierre abolit une première fois l’esclavage. Rappelons que le père d’Alexandre Dumas, Thomas Alexandre Davy de La Pailleterie dit le général Dumas, né à Haïti et qui prit part à de nombreuses campagnes des armées révolutionnaires, fut général de la République.
Il participa même à la campagne d’Egypte de Bonaparte, ce qui n’empêchât pas Napoléon 1er de rétablir l’esclavage en 1802… obéissant ainsi aux intérêts du pouvoir blanc des Antilles.

C’est la deuxième Répu­blique qui abolit définitivement l’esclavage en 1848. Le capitalisme naissant n’avait de toutes façons plus besoin de ce mode d’exploitation. Il n’y eut pas comme aux États-Unis de guerre civile en métropole.

En France, certains sujets sont tabous. Il a longtemps été impossible de parler des fusillés de 14-18 ; Les Sentiers de la Gloire (Path of glory, 1957) de Stanley Kubrick fut longtemps interdit en France.
Il y a aussi eu peu de films sur la guerre d’Algérie, la droite et l’extrême droite opposant systématiquement la mémoire des colons sur un pied d’égalité avec celle des colonisés. [4] Aux États-Unis, le cinéma est souvent le moyen pour la vraie gauche de s’exprimer.

Il en va de même sur l’esclavage. La question du rôle de la France dans la traite négrière est venue sur le devant de l’actualité en 1998, pour les 150 ans de son abolition.
Le débat déboucha sur la loi mémorielle Taubira de 2001, qui reconnaît comme crime contre l’humanité l’esclavage et la traite négrière. A partir de 2006, le 10 mai est instauré comme « journée commémorative du souvenir de l’esclavage et de son abolition ».
Cela a évidemment ulcéré la droite la plus réactionnaire : dès le 10 mai 2006, des députés UMP ont demandé l’abrogation de l’article sur l’enseignement de l’histoire de l’esclavage.
En 2014, autour de l’affaire de Villers-Cotteret où le maire FN nouvellement élu a refusé de commémorer cette journée, des ténors de la droite comme Thierry Mariani s’en sont pris à « l’idéologie de la repentance » ! Le FN a reproché à Christiane Taubira de ne pas avoir chanté La Marseillaise lors de cette journée de commémoration le 10 mai dernier au jardin du Luxembourg.

Pourquoi elle justement ? Parce qu’elle est noire et vient de Guyane ? Elle devrait être « plus française que les autres » et devrait le prouver en permanence ? 166 ans après son abolition, serait-il toujours aussi impossible de parler du rôle de la France dans l’histoire de l’esclavage ? ●

Olivier Sillam


[1] Courant culturel et social propre au cinéma états-unien des années 1970 qui a revalorisé l’image des afro-américains en les présentant dans des rôles dignes et de premier plan et non plus seulement dans des rôles secondaires et de faire-valoir.
On peut retenir le film qui lança ce courant, Sweet Sweetback’s Baadasssss Song de Melvin Van Peebles en 1971, ou encore les aventures du détective Shaft (Les nuits rouges de Harlem en 1971 de Gordon Parks).

[2] L’île de Gorée au large de Dakar, était le principal point de départ de la déportation des Africains vers l’Amérique et n’était pas utilisé que par les Français.

[3] Ce film est mésestimé par la critique et c’est bien dommage.
Sans être un chef d’oeuvre, il est drôle et loin d’être idiot. L’esclavage est parfaitement décrit et même la concurrence mémorielle est évoquée pour s’en moquer de manière plutôt fine.

[4] Rappelons qu’en 2005, une loi heureusement tombée en désuétude, voulait faire enseigner le « rôle positif de la colonisation », sous prétexte qu’il y a avait « marre avec la repentance » !


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